Valentin Krasnogorov

 

 

Recrutons femmes

 

Comédie en deux actes

 

Traduction šDaniel Mérino

 

 

ATTENTION ! Tous les droits d’auteur de la pièce sont protégés par les lois de la Russie, le droit international et appartiennent à l’auteur. Il est interdit d’éditer et rééditer, de reproduire, de jouer en public, de mettre sur Internet des représentations de la pièce, toute adaptation cinématographique, toute traduction en langue étrangère, d’apporter des modifications au texte de la pièce lorsqu’elle est mise en scène (y compris une modification du titre) sans autorisation écrite de l’auteur.

 

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Valentin Krasnogorov

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Daniel Mérino

merinorus@gmail.com

 

 

 

ฟ Valentin Krasnogorov


 

À propos de l'auteur

Le nom de Valentin Krasnogorov est bien connu des amateurs de théâtre en Russie et dans de nombreux pays. Ses pièces “Chambre de la mariée”, “Chien”, “Passions chevaleresques”, “Les charmes de la trahison”, “L’amour à perte de mémoire”, “Aujourd’hui ou jamais”, “Allons faire l’amour !”, “Les rendez-vous du mercredi”, “Sa liste à la Don Juan”, “Leçon cruelle”, “Rrencontre facile”, “Les trois beautés”, et d’autres encore, mises en scène dans plus de 400 théâtres, ont été chaleureusement accueillies par les critiques et les spectateurs. Le livre de l’écrivain “Quatre murs et une passion” sur l’essence du drame comme genre de la littérature a mérité les éloges de personnalités en vue du théâtre. Des réalisateurs exceptionnels, tels que Gueorgu iTovstonogov, Lev Dodine et Roman Viktiuk ont travaillé sur la mise en scène de certaines de ses pièces. 

Valentin Krasnogorov, docteur ès sciences techniques, est l’auteur de monographies et d’articles dans les domaines de sa spécialité. Qu’il s’adonne au genre dramatique témoigne de ce qu’il a quelque chose à dire avec ses pièces. C’est avec la même habileté, qu’il crée des pièces en un ou plusieurs actes dans des genres divers : comédie, drame, tragédie. La tension et les conflits de ses pièces trouvent leur résolution dans des dialogues animés et une action rapide. L’auteur utilise des situations paradoxales et des intrigues inhabituelles pour entraîner les lecteurs et les spectateurs dans des mondes créés par son imagination. Satire acérée, sens de l’humour subtil, grotesque, absurdité, lyrisme, art de saisir dans ses profondeurs la nature humaine, telles sont les principales caractéristiques des œuvres de Krasnogorov.

Les pièces du dramaturge sont fermement ancrées dans le répertoire des théâtres, passant le cap de centaines de représentations. Les critiques soulignent que “les pièces de Krasnogorov traversent facilement les frontières” et qu’elles appartiennent aux meilleures pièces modernes”. Nombre d’entre elles sont traduites, mises en scène dans les théâtres, radiodiffusées, adaptées pour la télévision dans divers pays (Australie, Albanie, Angleterre, Bulgarie, Allemagne, Inde, Chypre, Mongolie, Pologne, Roumanie, Slovaquie, Etats-Unis, Finlande, Monténégro, République tchèque). L’auteur a remporté plusieurs prix dans des festivals de théâtre à l’étranger, notamment le “Prix du meilleur drame” et le “Prix du spectateur”. 

Krasnogorov est également écrivain et publiciste, auteur d’articles sur le théâtre et la dramaturgie, auteur de nouvelles, d’histoires brèves et d’essais publiés dans diverses publications.

Valentin Krasnogorov est membre de l’Union des écrivains et de l’Union des gens du théâtre de Russie, lauréat du prix Volodine. Il a fondé la Guilde des dramaturges de Saint-Pétersbourg et est l’un des fondateurs de la Guilde de Russie. Sa biographie figure dans de prestigieux ouvrages de référence du monde : “Who’s Who in the World” (USA), “International Who’s Who in the Intellectuals” (Angleterre, Cambridge), etc.

 

À propos du traducteur

Daniel Mérino est né au milieu des années 50 dans le département des Pyrénées Orientales, en France. Il a étudié la langue russe au lycée de Perpignan avec un remarquable professeur, Charles Weinstein, et à l’université d’Aix-en-Provence, période, durant laquelle il fit des stages de longue durée à Moscou et à Voronèje. Il deviendra instituteur et enseignera pendant près de sept ans la langue française à des élèves en difficulté ou des élèves non francophones. Il passera ensuite le concours interne du CAPES de russe et fera une carrière de professeur de russe, au lycée Paul Cézanne d’Aix-en-Provence.š

Abordant des auteurs russes, Tchékhov notamment, Daniel Mérino se plonge dans le texte original, retraduisant le texte de son personnage pour mieux l’avoir en bouche.

En 2020, il lit une pièce de Valentin Krasnogorov, qu’il découvre sur le site internet de ce dernier, « RENCONTRE FACILE », et décide de la traduire. Puis l’envie de la mettre en scène devenant de plus en plus forte, il se décide à écrire à l’auteur pour obtenir l’autorisation de la mettre en scène. Ce moment fut le point de départ d’une collaboration fructueuse avec Valentin Krasnogorov, pour lequel Daniel Mérino a traduit d’autres pièces.

Outre le russe, Daniel Mérino a une connaissance assez poussée de l’espagnol et parle assez couramment le catalan. Il utilise aussi ses connaissances en latin pour traduire des textes philosophiques tels que l’Ethique de Spinoza.

À 35 ans, il découvre la scène théâtrale dans le cadre du théâtre amateur, dans le joli théâtre de Port-de-Bouc. La curiosité initiale se transforme, au fil des ans et des rôles, en une forme d’amour pour cet art.

En 1998 il crée avec deux amis le groupe théâtral Atelier 20_21, qu’il dirige. Principalement acteur, il met aussi en scène, notamment « L’INCONNUE DU BANC », texte qu’il a lui-même écrit.

 

 

 

 

ANNOTATION

Les personnages de cette comédie paradoxale sont des femmes qui ne se connaissent pas, d’âges différents et de caractères incompatibles, réunies par les circonstances en un même lieu. Se manifeste avec évidence dans leurs conversations, disputes et conflits l’influence de notre époque de fracture sur les destins, les points de vue et les valeurs morales des héroïnes de la pièce.š 6 rôles féminins,1 rôle masculin. Intérieur.

 

 

 

 

 

Personnages :

LA DAME

LA GÉRANTE

LA BRUNE

LA BLONDE

LA FEMME D’AFFAIRES

LA JEUNE FILLE

L’HOMME

 

 


 

 

ACTE I

 

La salle d’accueil d’une agence. Quelques chaises ou fauteuils pour les visiteurs, absents pour l’instant. Une porte avec plaque conduisant au bureau de La Gérante. Une autre porte conduisant dans la pièce attenante. Un fusil est accroché au mur. Le reste est à la discrétion du metteur en scène et du décorateur.

Entre La Dame. Elle approche la cinquantaine et n’est pas très sûre d’elle. Son regard fait le tour de l’agence vide à la recherche des occupants des lieux. Elle toque ensuite mollement à la porte de La Gérante. Personne ne répond. Elle s’assoit, attend, puis sort une feuille écrite et commence à lire pour soi, remuant les lèvres : visiblement, elle apprend ou répète quelque texte, accompagnant sa lecture de gestes, comme si elle essayait de persuader quelqu’un.

Entre une femme brune de 33 à 35 ans, vêtue sans excès de décence. Le manque de toilette, elle le compense par un excédent de cosmétique. La Dame, très mécontente, cesse sa lecture et range son papier.

 

LA BRUNE. Bonjour.

LA DAME. (De mauvaise grâce.) Bonjour.

Pause.

LA BRUNE. Ça fait longtemps que vous attendez ?

La Dame ne répond pas. La Brune s’approche de la porte et frappe. Personne ne répond.

ššššš Il n’y a personne, ou quoi ?

La Dame hausse les épaules. La Brune s’assoit. Pause.

ššššš Vous êtes là pour quelle raison ?

LA DAME. Probablement, pour la même raison que vous.

LA BRUNE. On peut, peut-être, faire connaissance, non ?

LA DAME. (Jaugeant La Brune d’un regard hostile.) À quoi bon ?

LA BRUNE. Et pourquoi pas ?

LA DAME. Et pourquoi le faudrait-il ?

LA BRUNE. Vu que nous voilà ensemble ici…

LA DAME. Nous ne sommes pas ensemble. Il y a vous, d’un côté, et il y a moi, de l’autre.

LA BRUNE. Voyons, au moins, pour savoir comment m’adresser à vous.

LA DAME. Et pour quoi faire, s’adresser à moi ?

LA BRUNE. Peut-être, quand même, me direz-vous, au moins, comment vous vous appelez ?

LA DAME. Emma Bovary.

LA BRUNE. Vous ne débordez pas d’affabilité.

LA DAME. Je fais attention à bien choisir mes connaissances, voilà tout.

Silence. Entre une belle jeune femme blonde, spontanée et pleine de vie. Ses jambes sont superbes, sa robe répand une odeur d’argent.

LA BLONDE. Bonjour.

LA BRUNE. Bonjour.

LA BLONDE. Il faut faire la queue, ou bien… ?

LA DAME. Ou bien.

La Blonde s’assoit. Courte pause.

LA BLONDE. Les présentations sont déjà faites ?

LA DAME. Je ne me présente pas à des gens que je ne connais pas.

LA BRUNE. Elle ne se présente qu’à des gens qu’elle connaît.

LA BLONDE. Vous avez aussi reçu une lettre ?

LA BRUNE. Oui.

LA BLONDE. Et pourquoi n’y a-t-il personne pour nous accueillir ?

LA BRUNE. Il est encore trop tôt.

LA BLONDE. N’est-il pas déjà quatorze heures ?

LA BRUNE. Quatorze heures moins dix.

LA BLONDE. Mais pourtant, l’invitation était pour quatorze heures !

LA BRUNE. Quinze.

LA BLONDE. J’ai donc confondu, comme toujours. (Avec étonnement.) Mais je suis arrivée à l’heure. Et même plus tôt. C’est bien. On peut reprendre haleine et s’occuper de soi. Sans quoi, j’ai l’air d’une poule ébouriffée. (Elle sort son maquillage et se refait une beauté.)

LA DAME. (Inquiète.) Vous considérez que pour cet entretien il est important de bien présenter ?

LA BLONDE. Il faut toujours bien présenter.

La Dame aussi sort sa pommade et son poudrier du sac à main.

LA BLONDE. Rendez-vous compte, je me rendais ici et qui croyez-vous que j’ai rencontré ? Mon… eh bien !... celui avec qui je vis, maintenant. Un musicien. Jaloux au possible. Et voilà qu’il me demande : « Où vas-tu ? » Et qu’est-ce que je pouvais lui dire ?

LA BRUNE. Vous auriez pu lui dire que vous veniez ici.

LA BLONDE. Le problème, c’est que j’avais oublié où je me rendais.

LA BRUNE. Mais vous avez quand même trouvé le moyen d’arriver ?

LA BLONDE. Ce n’est qu’ensuite que j’ai retrouvé le papier avec l’adresse. Mais mon musicien attend toujours ma réponse. Quel balourd ! Mais ce n’est pas ça, que je voulais raconter.

LA BRUNE. Et quoi ?

LA BLONDE. Quelque chose d’autre… (Elle s’efforce de se rappeler.) Je vous dirai ensuite, quand ça reviendra. (Elle se remet à son maquillage.)

Entre encore une jeune femme attirante. Elle a l’air d’une femme d’affaires : costume en prince de galles strict, des bijoux discrets, mais de style. Au demeurant, sa tenue irréprochable ne peut cacher sa gêne et son manque de naturel. La présence des autres femmes est pour elle inattendue, et semble ne pas trop la réjouir.

LA FEMME D’AFFAIRES. Bonjour… L’annonce, c’est ici ?

LA BRUNE. Ça a l’air, oui. (Regardant sa montre.) Quinze heures zéro minute zéro seconde. Vous êtes très ponctuelle.

LA FEMME D’AFFAIRES. Je ne suis jamais en retard, nulle part.

LA BRUNE. Habitude louable.

LA FEMME D’AFFAIRES. La ponctualité fait partie de ma profession.

LA BLONDE. Et c’est quoi, votre profession ?

LA FEMME D’AFFAIRES. (Peu volontiers entrant en contact avec des femmes qui ne sont pas de son milieu.) Manager. Dans le domaine des affaires.

LA BLONDE. Oh ! oh ! Eh bien ! quelle est la situation en ce moment dans ce domaine ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Je ne sais pas, ça dépend, mais pour moi tout va pour le mieux.

LA BRUNE. Vous n’avez pas chaud dans votre tailleur ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Vous n’avez pas froid dans le vôtre ?

LA BRUNE. Non. J’ai l’habitude.

LA FEMME D’AFFAIRES. Et moi, j’ai l’habitude du mien.

LA BLONDE. (À La Brune.) Et votre profession ?

LA BRUNE. Auto-entrepreneur.

LA FEMME D’AFFAIRES. (Jaugeant La Brune d’un regard incrédule.) Peut-on savoir dans quel domaine ?

LA BRUNE. Dans le domaine des affaires.

LA BLONDE. Ça alors ! Où suis-je tombée ? Que des oligarques ! (À La Dame.) Vous aussi vous êtes dans le domaine des affaires ?

LA DAME. Non, je suis dans un domaine qui n’appartient qu’à moi.

LA BRUNE. (À La Blonde.) Eh bien ! votre profession ?

LA BLONDE. Difficile à dire. Je ne suis pas tout le temps une seule et même personne. En cela, je me distingue des autres femmes et des gens en général.

LA BRUNE. Il faut comprendre cela comment ?

LA BLONDE. Tenez, vous, par exemple, vous êtes toujours entrepreneur, (à La Femme d’affaires) vous, toujours manager. Mais moi, je suis toujours une autre. Hier, reine, aujourd’hui, servante, demain, épouse fidèle et, après-demain, courtisane.

LA FEMME D’AFFAIRES. Mais qui êtes-vous en réalité ?

LA BLONDE. Et en réalité j’ai oublié qui je suis en réalité. Car je suis actrice et je n’incarne jamais moi-même, mais toujours quelqu’un d’autre.

LA DAME. Alors, vous êtes actrice ?

LA BLONDE. Mais oui ! Je ne l’avais pas dit ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Mais ce n’est que sur la scène que vous incarnez quelqu’un d’autre. Vous ne jouez tout de même pas dans la vie.

LA BLONDE. Eh bien ! justement, je joue. Par habitude. Comme une seconde nature.

LA DAME. Et en ce moment aussi vous incarnez quelqu’un ?

LA BLONDE. Bien sûr. Seulement, j’ignore qui.

LA DAME. (Avec ironie.) Alors, s’il vous plaît, incarnez une femme intelligente.

LA BLONDE. Pas de problème. Il est bien plus simple d’incarner une femme intelligente que sotte.

LA DAME. Non ?

LA BLONDE. Et comment ! La sotte ne peut pas se passer de toujours parler, parler et c’est difficile. L’intelligente n’a besoin que de rester silencieuse avec un air qui en dit long. Mais s’il lui faut parler, peu importe ce qu’elle dit, l’essentiel c’est qu’elle parle lentement et d’un air important. Et mieux vaut éviter toute pensée personnelle pour ne pas dire une ânerie ; il vaut mieux citer quelque illustre personnage. Tenez, écoutez (lentement et l’air important) : Comme disait Nietzsche « le bonheur de l’homme consiste en ceci : je veux ; le bonheur de la femme consiste en ceci : il veut ». (De sa voix ordinaire.) Alors ?

LA BRUNE. Super !

LA FEMME D’AFFAIRES. (Non sans tristesse.) Il a raison…

LA DAME. Et vous savez qui est Nietzsche ?

LA BLONDE. Pas la moindre idée. Mais j’ai joué dans une pièce, où cette sentence était prononcée.

LA FEMME D’AFFAIRES. De quoi parlait la pièce ?

LA BLONDE. De philosophes. Ils se réunissaient tout le temps et n’en finissaient pas de raisonner. Sur quoi ? Je ne sais pas. Je n’ai appris que mon rôle dans le passage où je jouais, et je n’ai pas lu la pièce. Mais j’ai retenu quelques phrases profondes. Ça peut toujours servir. L’important, c’est de les prononcer d’un air intelligent.

LA FEMME D’AFFAIRES. Et comment vous donnez-vous un air intelligent ?

LA BLONDE. J’essaie alors de ne penser à rien. Tenez, écoutez encore (sur un ton « intelligent ») : « selon La Boétie… » (S’arrêtant, légèrement troublée.) Qu’y avait-il donc ?... « La Boétie disait… » (De sa voix.) Je me souviens très bien, qu’elle disait quelque chose, mais quoi, je ne m’en souviens pas. Ce n’est pas moi qui jouais La Boétie. Mais, d’une façon générale, j’aime beaucoup la philosophie. Sans doute, parce que je n’y comprends rien.

LA FEMME D’AFFAIRES. Et il vous arrive de jouer votre propre rôle ?

LA BLONDE. Comment jouer mon propre rôle, si, depuis longtemps, je ne sais plus qui je suis ? Mais si le metteur en scène me dit comment il faut jouer mon propre rôle, je le jouerai.

LA FEMME D’AFFAIRES. Et ça ne vous inquiète pas ?

LA BLONDE. Une seule chose m’inquiète : comment rester belle. Belle, je le suis naturellement. Tout le reste, on peut le jouer.

LA BRUNE. On peut aussi jouer la beauté : se mettre du rouge à lèvres, teindre les cheveux, les sourcils, les cils, farder les joues…

LA BLONDE. Oui, bien sûr. Mais, même ainsi, j’ai déjà presque épuisé mes possibilités. J’ai tenu autant que j’ai pu. Maintenant, je dois éviter, après le rôle de la beauté fière, de tomber directement dans celui de la vieille rombière.

LA BRUNE. Voyons, ce n’est quand même pas pour demain.

LA BLONDE. Pas si sûr. La scène c’est bien, parce qu’on te regarde de loin. Mais il m’est de plus en plus difficile d’incarner une jeune fille dans la vie.

LA DAME. Et quel âge avez-vous ?

LA BLONDE. Ça dépend. Quel âge vous intéresse, mon âge véritable ou celui que j’ai sur la scène ?

LA DAME. Le véritable, bien sûr.

LA BLONDE. Je préfère dire l’âge que j’ai sur la scène. J’ai vingt-huit ans. Et parfois vingt-six. J’utilise tous les moyens possibles.

LA BRUNE. Des moyens ? pour quoi faire ?

LA BLONDE. Pour ne pas vieillir.

LA DAME. (Visiblement intéressée.) Et il y a des recettes pour ça ?

LA BLONDE. Oui. Beaucoup même. Mais elles n’aident pas. Désormais, pour avoir l’air naturel je dois rester assise deux heures devant le miroir. Et avant, pour attirer l’attention sur moi, il me suffisait simplement de dégrafer le haut de mon corsage. Encore un peu, et je crains que les hommes cessent de se retourner sur moi. Il ne restera personne, à part mon mari. Quelle vie ça va être ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Alors vous êtes mariée ?

LA BLONDE. Bien sûr ! Toute femme qui se respecte doit être mariée. Au moins, une fois ou deux.

LA FEMME D’AFFAIRES. Vous avez été mariée combien de fois ?

LA BLONDE. Trois. Ou… non… (Elle compte sur ses doigts.) Quatre. Vous-même comprenez que trouver un mari convenable du premier coup est difficile. D’autant, qu’au début nous manquons d’expérience.

LA DAME. Mais, peut-être, simplement, ne portez-vous pas un regard sérieux sur le mariage ?

LA BLONDE. Que dites-vous là, très sérieux. (Prenant son air « intelligent », avec importance.) Comme l’a dit Montaigne, « le mariage est une âme en deux corps ».

LA DAME. Ajoutez aussi à cela le corps de la maîtresse et vous aurez trois corps. Au moins ! Ça, c’est le mariage réel.

LA FEMME D’AFFAIRES. Et qui est ce Montaigne ?

LA BLONDE. Comment ! Vous ne savez pas ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Admettons, que non.

LA BLONDE. Moi, non plus, je ne sais pas. Mais qu’est-ce que ça peut faire, qui il est ? L’important, c’est que c’est bien dit. Faites comme si c’était moi qui avais dit ça. Ah ! mais attendez ! Je crois que je me suis trompée : ce n’est pas Montaigne qui a dit ça, mais Aristote. Montaigne a dit du mariage tout autre chose.

LA DAME. Et qu’a dit Montaigne ?

LA BLONDE (L’air important.) « Le mariage est affaire librement consentie à l’instant seulement où on la conclut ».

LA DAME. Eh bien ? pour cette fois, votre affaire est-elle réussie ?

LA BLONDE. On peut dire que oui. S’il n’y avait pas mon mari, nous serions un couple idéal.

LA FEMME D’AFFAIRES. Tout cela est très intéressant, mais il est déjà quinze heures treize, et toujours personne.

LA DAME. Oui. Pourtant, l’entrevue est fixée à quinze heures.

LA FEMME D’AFFAIRES. C’est très étrange. L’on invite les gens, mais toutes les portes sont closes.

LA DAME. Ce n’est pas bien beau de leur part.

LA FEMME D’AFFAIRES. Et surtout, ils ne s’excuseront même pas.

LA DAME. Alors là, vous pouvez toujours attendre.

LA BLONDE. (Avec insouciance.) Pas de quoi s’affoler, nous patienterons un peu.

LA FEMME D’AFFAIRES. (À La Blonde.) Vous avez un rôle préféré ?

LA BLONDE. Oui. Je veux ressembler à une héroïne de Dostoïevski.

LA FEMME D’AFFAIRES. À laquelle, précisément ?

LA BLONDE. Je ne sais pas, car c’est impossible de le lire. Mais tout le monde ne fait que dire : « Dostoïevski, Dostoïevski… » (À La Dame.) Vous avez lu Dostoïevski ?

LA DAME. Dostoïevski est un grand écrivain. Une gloire de la littérature mondiale. À la vérité, moi, non plus, je ne l’ai pas lu.

LA BLONDE. Je pense que personne ne l’a lu. Ils font seulement comme si. À quoi bon lire, d’ailleurs, quand il y a les séries ?

LA DAME. Dites-moi, la célébrité ne vous empêche-t-elle pas de vivre ?

LA BLONDE. Et comment ! Tout le monde réclame une entrée gratuite pour les spectacles. Qui plus est, j’ai une flopée de parents : trois ex-maris, leurs femmes, leurs enfants et Dieu sait qui encore. Et vas-y que je te donne des exonérés à tout le monde.

LA DAME. Et, ça doit être difficile de jouer bien, non ?

LA BLONDE. Très difficile. Mais j’ai des trucs. Je peux vous apprendre. Si, par exemple, il faut montrer que tu es étonnée, il faut te tourner vers le public et écarquiller les yeux. (Elle fait une démonstration.) Si quelque chose ne t’a pas plu, mais que tu fais semblant d’être contente, il faut montrer les dents, comme si tu te forçais vraiment à sourire, comme ça, tu vois ? (Elle fait la grimace qui correspond.) Et ainsi de suite. Mais, en général, il ne faut penser à rien. C’est le metteur en scène qui pense pour nous. Il te soufflera et t’aidera. Surtout, si tu vis avec lui.

LA DAME. Et ça arrive ?

LA BLONDE. Que voulez-vous ? Il faut obtenir des rôles, tourner dans des films, bref, il faut vivre. Tant que tu restes dans ton coin, tu ne peux pas avoir d’avenir. Et en général, si tu ne sais pas qui couche avec qui, tu ne comprendras jamais rien et tu ne perceras jamais.

LA DAME. Pour moi, c’est de la dépravation et de l’immoralité.

LA BLONDE. Ni l’une ni l’autre. C’est une obligation de service. Car l’argent fait toujours défaut. Ceux-là seuls peuvent t’habiller, qui t’ôtent ton déshabillé !

LA FEMME D’AFFAIRES. Moi, par exemple, j’arrive à m’habiller, sans jouer du déshabillé.

LA BLONDE. Eh quoi ? vous n’avez personne ? Alors, pourquoi s’habiller ?

LA FEMME D’AFFAIRES. J’ai simplement d’autres principes. Je suis dans les affaires. Et ce n’est pas qu’une profession, mais aussi un mode de vie. Je travaille. Du matin au soir. Parfois même, la nuit.

LA BRUNE. Même la nuit, comme moi ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Vous traitez d’affaires la nuit ?

LA BRUNE. Pour nous, il n’y a ni jour ni nuit. Pour nous, il y a le désir du client. Nous devons toujours être prêtes.

LA BLONDE. Au fait, vous n’avez toujours pas dit quel genre d’activité vous avez.

LA BRUNE. Je l’ai pourtant dit : auto-entrepreneur.

LA FEMME D’AFFAIRES. Et de façon plus concrète ?

LA BRUNE. Je vous laisse deviner.

LA FEMME D’AFFAIRES. Ce ne sont pas les activités qui manquent… Comment pouvons-nous deviner ?

LA DAME. (Avec mépris.) Il n’y a rien à deviner. Elle se prostitue. Ça se voit, rien qu’à la regarder.

LA BLONDE. Vous êtes effectivement une prostituée ?

LA BRUNE. On peut aussi le dire comme ça.

LA BLONDE. Alors pourquoi le cachiez-vous ? Vous auriez pu carrément le dire tout de suite.

LA BRUNE. Mais je ne l’ai pas caché. On m’a posé une question, j’ai donné une réponse.

LA FEMME D’AFFAIRES. Mais il me semble que vous vous êtes qualifiée d’auto-entrepreneur.

LA BRUNE. Et je suis auto-entrepreneur : dans le monde du sexe.

LA DAME. Pour faire court, une putain. Pourquoi ne pas l’avoir dit ainsi ?

LA BRUNE. Je suis une femme bien élevée et je n’aime pas user d’un vocabulaire grossier.

LA Dame avec ostentation quitte sa chaise pour une autre plus éloignée de La Brune.

ššššš Pourquoi avez-vous changé de chaise ? Le voisinage de ma personne vous rabaisse ?

LA DAME. Je n’ai pas l’habitude d’être dans la société de personnes aux mœurs légères.

LA BRUNE. Mieux valent des mœurs légères, qu’une présence pesante.

LA DAME. Vous vendez votre corps et vous osez me faire des remarques ?

LA BRUNE. Je ne vends pas mon corps, je le cède à bail d’une heure.

LA DAME. Donnez-vous le nom que vous voulez, quoi qu’il en soit vous êtes une banale marchande d’illusions.

LA BRUNETTE. Marchande, certes, mais dont la caisse s’emplit et résonne d’autre chose que d’illusions.

LA DAME. (Ne pouvant contenir sa curiosité.) Et pour combien, à titre d’exemple, vous vendez-vous ? Pardon, vous cédez-vous à bail ?

LA BRUNE. Mieux vaut que vous l’ignoriez, vous en mourriez d’envie. Vous n’en gagneriez pas autant.

LA DAME. Je ne m’apprête pas à gagner ma vie par ce moyen. Je suis une femme honnête.

LA BRUNE. Souvent nous appelons honnêteté ce qui n’est que simple manque d’audace.

LA FEMME D’AFFAIRES. (Après avoir d’un regard jugé de la valeur de la robe, du sac à main et des escarpins de La Brune.) J’ai fait toutes mes études à l’université, mais je ne peux pas me vanter d’avoir de tels revenus. Visiblement, votre article ne se vend pas mal.

LA BRUNE. Le sexe se vend bien dans tous les genres : en littérature, au théâtre et dans le réel.

LA DAME. Et néanmoins, ayez un peu plus de retenue.

LA BRUNE. Vous prenez le moindre prétexte pour m’envoyer une pique. Mais, entre autres, moi aussi j’ai fait toutes mes études à l’université.

LA DAME. Je ne savais même pas que cette activité était enseignée dans les universités.

LA FEMME D’AFFAIRES. Pour coucher avec un homme il n’est pas obligatoire d’avoir un diplôme d’études supérieures.

LA BRUNE. (Elle pare le coup.) Parfois même un diplôme d’études supérieures ne suffit pas pour savoir coucher avec un homme.

LA FEMME D’AFFAIRES. (Devenue rouge.) Qu’est-ce que vous insinuez ? Vous croyez que je n’ai pas d’homme ?

LA BRUNE. Vous en avez un ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Je n’ai pas de comptes à vous rendre.

LA BRUNE. À propos, mon mari dit qu’il m’aime principalement pour mes capacités intellectuelles.

LA FEMME D’AFFAIRES. (Frappée d’étonnement.) Vous êtes mariée ?

LA BRUNE. Bien entendu. Comme toute femme honnête.

LA FEMME D’AFFAIRES. (Provocante.) Je ne suis pas mariée.

LA BRUNE. Il n’était pas dans mes intentions de vous outrager.

LA BLONDE. C’est vrai, vous n’êtes pas mariée ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Vous aussi vous voulez être désobligeante ?

LA BLONDE. Qu’y a-t-il de désobligeant dans cette question ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Pour une femme mariée, rien.

LA BLONDE. Je comprends. Je ne poserai plus d’autres questions. Et jamais mariée ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Jamais mariée.

LA BLONDE. Vous ne vous habillez pas et vous ne couchez pas, comment comptez-vous vous marier ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Mais je n’y compte pas.

LA BRUNE. Voyons, vous avez, au moins, des enfants ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Et comment ?

LA BRUNE. Vous ne savez pas comment se font les enfants ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Vous voulez que j’élève des enfants sans avoir de mari ?

LA BLONDE. Pourquoi pas ? À quoi bon un mari pour ça ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Moi je n’ai pas besoin d’un mari, mais les enfants ont besoin d’un père.

LA BLONDE. Pas sûr. Un mari, ça peut se discuter, mais des enfants, c’est toujours bien.

LA DAME. Tant qu’ils ne sont pas devenus adultes.

LA BLONDE. Je n’ai pas d’enfants, c’est vrai, mais dès que j’aurai le temps, j’en élèverai. Mais pour l’instant je n’ai pas une minute à moi. Pas d’argent, non plus.

LA FEMME D’AFFAIRES. (À La Brune.) Mais dites-moi, comment avez-vous fait ?

LA BRUNE. Quoi donc ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Concilier le mariage et une telle profession !

LA BRUNE Vous ne croyez quand même pas, vu le nombre tellement grand de possibilités de recherche et de choix, que j’allais rester sans mari ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Et… ça se passe comment avec lui ?

LA BRUNE. Pour le mieux.

LA FEMME D’AFFAIRES. Et il ne vous fait aucun reproche ?

LA BRUNE. Au sujet de quoi ? Il savait bien avec qui il se mariait.

LA FEMME D’AFFAIRES. Et il n’exige pas que vous laissiez tomber votre travail ?

LA BRUNE. Au début, oui. Mais quand il a compris qu’alors il faudrait vivre sur son seul salaire, il a pris la bonne décision. Nous sommes convenus que je travaillerais un an.

LA BLONDE. Et après ?

LA BRUNE. Depuis, nous avons prorogé notre accord cinq fois. Je n’allais tout de même pas languir à la maison. Et puis, il faut faire rentrer l’argent.

LA DAME. Existe-t-il pour vous autre chose que l’argent ?

LA BLONDE. Mais qu’avez-vous à redire ? Tout travail mérite salaire. On nous rebat toujours les oreilles, va savoir pourquoi, que travailler gratuitement relève du sublime, de l’honnêteté et que travailler pour de l’argent relève de l’avarice et de la cupidité.

LA FEMME D’AFFAIRES. (À La Brune.) Je ne peux pas croire qu’entre vous tout soit lisse et sans complications. Vous revenez certainement chaque jour sur vos relations ?

LA BLONDE. Si tu veux te réconcilier avec un homme, ce n’est pas revenir sur vos relations qu’il faut, mais simplement l’embrasser. Les paroles ne conduisent à rien de bon. Plus les gens parlent, moins ils se comprennent.

LA FEMME D’AFFAIRES.š (À La Brune.) Je pense que votre mari, au fond de lui, est néanmoins insatisfait.

LA BRUNE. Et de quoi le serait-il ? Avant, il payait à chaque visite qu’il me rendait. Depuis qu’il s’est marié, il a cessé de payer, voilà toute la différence. Mais moi, là, je trouve ça pénible. Avant il venait pour une demi-heure, puis il disparaissait, alors que maintenant il est constamment planté devant mes yeux. Il me semble, par habitude, que, les nuits avec mon mari, je travaille. En plus, que je travaille gratis. Ça me fatigue. Qu’est-ce que j’ai envie de me reposer !

LA BLONDE. Donc, avec vous, il est bien ?

LA BRUNE. Bien sûr. C’est quand même ma profession, rendre un homme heureux ! Je connais mon affaire, j’ai de l’expérience. Comme disait Francis Bacon, nous transmutons le péché en une œuvre d’art.

LA FEMME D’AFFAIRES. (Sarcastiquement.) Dans quelle société d’intellectuelles nous trouvons-nous ! Toutes, même… (Elle s’arrête, après avoir jeté un regard sur La Brune.) En gros, toutes, autour de moi, se fendent de citations philosophiques.

LA BRUNE. Vous avez des idées dépassées sur notre profession. Nous utilisons depuis longtemps Internet, créons notre propre base de clients sur ordinateur, nous y entrons les dates et horaires des rendez-vous, nous utilisons un GPS, lorsque nous nous déplaçons en voiture jusqu’à l’adresse indiquée… Des gens cultivés nous fréquentent volontiers.

LA FEMME D’AFFAIRES. Vous laissez entendre que ces « gens cultivés » viennent vous voir pour converser ?

LA BRUNE. Et pour ça aussi, figurez-vous. Et parfois, seulement pour ça. Ce n’est pas pour rien qu’ils sont cultivés. Ce qu’ils aiment particulièrement, c’est se plaindre de leur femme.

LA FEMME D’AFFAIRES. Et qu’est-ce que vous faites alors ?

LA BRUNE. Nous écoutons, nous donnons des conseils, nous rassurons. Nous aimons de telles conversations. Pour les autres affaires, les hommes n’ont besoin que d’un quart d’heure, quant aux conversations, elles peuvent s’éterniser. Or, nous sommes rémunérées à l’heure.

šLa porte du bureau s’ouvre et il en sort une femme d’âge moyen. Nous l’appellerons La Gérante.

LA GÉRANTE. Bonjour.

šLes femmes saluent en un chœur sans unité.

šJe suis la gérante de cette filiale. Si je ne me trompe, vous avez répondu à l’annonce et avez reçu de nous une lettre d’invitation.

šLes femmes échangent des regards.

LA FEMME D’AFFAIRES. Oui.

LA GÉRANTE. Très bien. Malheureusement, l’expert, qui mènera les discussions avec vous, a du retard, il va falloir attendre un peu. Vous avez dans la pièce d’à côté du thé, du café, des biscuits, vous pouvez vous servir, en attendant. Je vous en prie, entrez.

šToutes les femmes, excepté La Dame, sortent. Elle s’approche de La Gérante.

LA DAME. (À mi-voix.) Peut-être, m’accorderez-vous, les autres n’étant pas là, un entretien tout de suite ?

LA GÉRANTE. (Regardant, tout étonnée, La Dame.) On vous a aussi invitée ?

LA DAME. Bien évidemment. (Elle remet un papier à La Gérante.)

LA GÉRANTE. (Lisant l’invitation d’un air incrédule.) Excusez-moi, c’est vraiment votre nom ici ?

LA DAME. (Confuse.) Oui, le mien.

LA GÉRANTE. Je ne voudrais pas vous poser des questions indiscrètes, cependant quel âge avez-vous ?

LA DAME. Je suis jeune d’esprit.

LA GÉRANTE. Ça va de soi. Et de corps ?

LA DAME. Cette question n’a d’intérêt que pour un homme.

LA GÉRANTE. Et, en outre, pour bien d’autres. Par exemple, les bureaux des personnels, le service des pièces d’identité et dans votre cas, probablement, la caisse des retraites. Et donc, quel âge avez-vous ?

LA DAME. Je n’ai pas l’intention de répondre à de telles questions.

LA GÉRANTE. Dites-moi, comment se fait-il que vous ayez reçu notre invitation ? Nos envois ne concernaient que les personnes de moins de 35 ans.

LA DAME. Comme vous le voyez, je l’ai reçue.

LA GÉRANTE. Ça doit être une erreur. Je dois vérifier. (Elle veut partir.)

LA DAME. (Arrêtant La Gérante.) Attendez… Le fait est que l’invitation a été envoyée à ma fille. Nous avons le même nom et le même prénom. Aussi, j’ai pensé…

LA GÉRANTE. En vain. Faites donc venir votre fille.

LA DAME. Je ne peux quand même pas l’envoyer dans un lieu malfamé ?

LA GÉRANTE. Et vous, vous ne craignez pas de tomber dans ce lieu, comme vous dites, « malfamé » ?

LA DAME. Ma petite chérie, je suis passée par tant d’épreuves dans ma vie et j’ai dû avaler tant de couleuvres, que plus rien ne m’effraie et ne m’étonne. Malfamé, eh bien ! va pour malfamé.

LA GÉRANTE. Je vous conseille de rentrer chez vous.

LA DAME. Je mettrai cent points dans la vue à n’importe quelle gamine. (Tente une démonstration de claquettes.) Vraiment, est-ce que l’année de naissance a une importance ?

LA GÉRANTE. Personnellement, elle ne m’intéresse pas. Mais nous avons des critères… Bonne chance !

LA DAME. Je vous le demande instamment, accordez-moi un entretien.

LA GÉRANTE. C’est un expert qui conduira l’entretien avec vous. Je ne suis que l’administratrice.

LA DAME. (Obstinée.) Alors, avec votre permission, j’attendrai l’expert.

šEntre La Femme d’affaires.

LA GÉRANTE. Comme vous voulez. Mais vous allez perdre du temps pour rien.

LA DAME. J’en ai suffisamment. Je vais boire une tasse de café. (Elle sort, tête fièrement levée.)

LA FEMME D’AFFAIRES. Puisque maintenant vous êtes libre, nous pourrions résoudre toutes les questions tout de suite. (Elle remet un dossier avec documents à La Gérante.) Ce sont mes recommandations, mes remarques et mes conclusions. Vous pouvez en prendre connaissance.

LA GÉRANTE. (Rendant les papiers.) Ce n’est pas nécessaire.

LA FEMME D’AFFAIRES. Vous avez tort. Je suis top-manager, j’ai une expérience considérable.

LA GÉRANTE. En quoi un manager se distingue-t-il d’un collaborateur ordinaire ? Le salaire ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Le salaire n’a rien à voir avec ça. La différence fondamentale, c’est la part de responsabilité dans le résultat. Le manager a cinq fonctions : le planning, l’organisation, le choix de l’équipe, la gestion, le contrôle. Je maîtrise à la perfection ces fonctions et je suis prête à proposer mes services. J’ai travaillé pour la société « Intégral ». Vous en avez entendu parler, bien sûr ?

LA GÉRANTE. Malheureusement, non.

LA FEMME D’AFFAIRES. Ce n’est pas possible ! Une firme énorme, mille employés. Lorsqu’elle s’est écroulée avec fracas, ça a été un événement ! On en a parlé à la télévision pendant tout un mois. Je ne peux pas croire que vous n’en ayez pas entendu parler ! Mais j’ai pu me faire embaucher par une autre société. La société « Différentiel ». Vous connaissez, bien sûr. Une corporation colossale.

LA GÉRANTE. Malheureusement, je ne connais pas. Aujourd’hui encore, vous y travaillez ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Non. Elle aussi s’est écroulée.

LA GÉRANTE. Elle aussi avec fracas ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Et comment ! Mais grâce à mon expérience, on m’a prise dans une très grosse banque.

LA GÉRANTE. Et, bien sûr, elle aussi s’est écroulée ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Oui. Comment le savez-vous ? Du reste, tout le monde le sait. Un beau matin, nous arrivons au travail, nous voyons que les portes sont cadenassées, devant les portes la police, et nous apprenons que la banque a fait faillite et que son propriétaire a fui en Australie avec trois milliards de dollars. Il avait l’air d’une personne honnête, en fait c’était une vraie ordure. Il a filé sans partager avec personne.

LA GÉRANTE. Tout montre que vous êtes un manager de talent.

LA FEMME D’AFFAIRES. Je comprends votre ironie, mais quand tout va à vau l’eau, toutes les firmes s’écroulent les unes après les autres. Je suis manager à l’échelle d’une corporation et non pas d’un pays. Là, les dirigeants sont d’un autre niveau. Et ils emportent avec eux non pas de la roupie de sansonnet dans le genre trois milliards, mais quelque chose d’un peu plus sérieux.

LA GÉRANTE. Et pourquoi vous ne fuiriez pas vous aussi, en ayant, au préalable, extorqué quelque chose ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Je me pose moi-même cette question, par moments.

LA GÉRANTE. Tout cela est excellent, mais nous ne cherchons pas des managers, mais simplement des femmes.

LA FEMME D’AFFAIRES. (Intriguée.) Qu’est-ce que ça veut dire « simplement des femmes » ?

LA GÉRANTE. Ça veut dire « simplement des femmes ». La profession et l’expérience ne nous intéressent pas.

LA FEMME D’AFFAIRES. Comment ça ?

LA GÉRANTE. Comme ça.

LA FEMME D’AFFAIRES. Bon, d’accord, admettons « simplement des femmes ». Mais moi, je suis un homme, pour vous ?

LA GÉRANTE. Nous avons besoin pas simplement de femmes, mais de femmes répondant à des critères déterminés.

LA FEMME D’AFFAIRES. Et moi je n’y réponds pas ?

LA GÉRANTE. C’est notre expert qui tranchera la question lors de l’entretien. En attendant, prenez place et patientez.

šLA Gérante sort. La Femme d’affaires rumine sa déception. Entrent La Blonde et La Brune, portant chacune une tasse de café. À leur suite, entre aussi La Dame.

LA BLONDE. La gérante n’est plus là ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Comme vous pouvez le voir.

LA BLONDE. Elle n’a pas dit sur quoi serait l’entretien ?

LA FEMME D’AFFAIRES : Non.

LA BLONDE : Et combien de personnes peuvent-ils prendre, elle ne l’a pas dit ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Non.

LA BLONDE. Et qui ils recrutent précisément, ça non plus elle ne l’a pas dit ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Non. Du reste, elle a dit : des femmes.

LA BLONDE. Tout simplement des femmes ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Tout simplement des femmes. Du reste, non, pas tout simplement. Des femmes répondant à des critères déterminés.

LA BLONDE. Des critères ! Lesquels ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Je ne sais pas.

LA DAME. Moi, je sais. Des femmes jeunes. Pas plus de trente-cinq ans. (Avec du regret dans la voix.) Partout on réclame des jeunes, seulement des jeunes, exclusivement des jeunes, et toujours des jeunes. Des jeunes, des jeunes, des jeunes…

LA FEMME D’AFFAIRES. J’ai passé de nombreuses années à apprendre ma spécialité. Et pour quoi ? Il ne faut enseigner qu’une profession aux femmes, celle d’une bonne épouse. Beaucoup, d’ailleurs, considèrent qu’être épouse, c’est extrêmement simple et cela ne s’étudie pas. Tu signes à la mairie et tu te mets dans un lit avec un homme, et le tour est joué.

LA BRUNE. Cela aussi s’étudie.

LA DAME. Aujourd’hui, c’est plus souvent le contraire, d’abord le lit, ensuite la mairie.

LA BLONDE. Et en général, on se passe encore plus souvent de la mairie.

LA FEMME D’AFFAIRES. Pour les employeurs, nous sommes simplement une marchandise vivante. Ils t’achètent comme un cheval. Et encore devons-nous les remercier et nous abaisser devant eux. Mais les maîtres pourtant n’ont d’ordinaire ni cervelle, ni savoir. Seulement de l’insolence et l’art de donner des pots-de-vin. Monsieur a embauché des spécialistes, des employés, des vendeurs et il mène une petite vie tranquille aux Canaries. Et nous, nous sommes priées de courber l’échine.

LA BRUNE. Mais vous aimez travailler, non ?

LA FEMME D’AFFAIRE. Moi ? Je déteste travailler. L’amour du travail, mais c’est un non-sens, un idéal illusoire imposé par la société. Les maîtres vont répétant, des siècles durant, qu’il faut travailler, mais ils se gardent de dire qu’il ne faut pas travailler comme ça, en général, mais pour eux.

LA DAME. Oui. Et on nous enseigne que les riches sont toujours les méchants, et les pauvres toujours les gentils. Autrement dit, on nous suggère l’idéal suivant : travailler beaucoup, mais pour rester pauvre.

LA DAME. Et, allez savoir pourquoi, on considère que lorsque les femmes aiment gagner leur vie en travaillant, c’est bien, mais lorsqu’elles aiment dépenser, c’est mal. Aussi, à quoi bon gagner sa vie en travaillant ?

LA BLONDE. Moi, personnellement, je préfère dépenser. Je suis faite comme ça, je n’aime pas le travail, mais j’aime la vie, j’aime les hommes, j’aime le sexe, bref, j’aime tout ce qui rapporte de l’argent.

LA BRUNE. Voyons ! le travail aussi rapporte de l’argent.

LA BLONDE. Oui, mais il grignote ta vie. Désirer travailler, c’est contre-nature. Ce qui est naturel c’est seulement l’amour d’un homme pour une femme, et vice-versa. Et ceux qui aiment travailler, ce n’est qu’une petite poignée d’intellectuels gâteux qui ne sont pas au clair sur le sexe opposé.

LA FEMME D’AFFAIRES. Tout cela est juste. Pourquoi sommes-nous si aigries et si méfiantes ? Parce que toute notre énergie, et morale et physique, part tout entière dans le travail. Si les gens acceptaient de travailler moins, ils seraient plus heureux.

LA BRUNE. Ne le prenez pas comme ça. Du travail, on peut toujours en trouver. L’important, c’est d’avoir confiance en soi.

LA DAME. Moi, je suis pleine de confiance en moi. J’ai de l’expérience.

LA BRUNE. Ce n’est pas bon.

LA DAME. Qu’est-ce ce qui vous fait dire ça ?

LA BRUNE. L’expérience, c’est le résultat d’erreurs et d’échecs. Tenez, en exemple, l’expérience d’une de mes collègues. Un amour malheureux.š Un mariage raté. Encore un autre mariage raté. L’appartement cambriolé. Encore deux fois un amour malheureux. Un licenciement. Le trottoir. Le SIDA. L’hôpital. Résultat des courses : invalidité.

LA BLONDE. (Admirative.) Ça, c’est de l’expérience ! Nous autres, à côté…

LA DAME. Qui sait, peut-être, que je n’en ai pas moins.

LA BRUNE. Que vous est-il donc arrivé de particulier ?

LA DAME. Mais vous êtes artiste Ça ne concerne pas que moi seule. Le monde, en général, a chaviré. Tout a changé. Les gens se sont mis à penser autrement, à vivre autrement. On a mis au point tant de bonnes choses, on pourrait se dire que tous les ans les gens devraient être plus heureux, plus libres, plus sereins, et c’est tout le contraire qu’il se passe : la hâte, les nerfs, les crises, le chômage, la vie chère, les guerres, les attentats, l’hostilité, la méchanceté… Où allons-nous ?

LA BLONDE. Il vaut mieux ne pas penser au monde entier. Pensons plutôt à nous-mêmes. Il me semble qu’ils recrutent des actrices pour un spectacle. Et si c’est ça, il y a sûrement un rôle de prostituée. Il n’y a pas de pièce contemporaine sans ça. Et moi, bien sûr, j’aurai le rôle.

LA BRUNE. Pourquoi toi, précisément ?

LA BLONDE. Parce que c’est à moi qu’il convient le mieux.

LA BRUNE. Il ne te semble pas qu’il me convient mieux ?

LA BLONDE. Tu ne comprends pas la différence entre le théâtre et la vie, entre la réalité et le jeu. Être et paraître sont deux choses extrêmement différentes. Il n’y a aucun mérite à être prostituée, c’est à la portée de toute femme. Mais jouer une prostituée de façon convaincante, seule une professionnelle peut le faire.

LA BRUNE. Et, à ton avis, je ne suis pas professionnelle ?

LA BLONDE. Je ne le discute pas, tu es même, peut-être, professionnelle dans ta branche. Mais, le spectateur, en te voyant, ne croira pas que tu es une prostituée. Il faut savoir jouer ça, il faut convaincre le spectateur. Voilà pourquoi notre profession est très difficile.

LA BRUNE. Tu crois que la mienne est plus facile ?

LA BLONDE. Elle est plus facile. Vous toutes, là, vivez tout bonnement, mais moi, on me regarde, vous comprenez ? On me regarde tout le temps.

LA BRUNE. Moi aussi on me regarde. Particulièrement, quand je me déshabille. D’autant plus que pour cela je ne prends pas de supplément.

LA BLONDE. D’une façon ou d’une autre, ils me prendront, vous verrez. Peu importe la profession, pour laquelle ils recrutent. S’ils annoncent : coiffeuse, je jouerai la coiffeuse. S’il leur faut une caissière, pas de problème, je jouerai la caissière.

LA DAME. Et s’ils cherchent une maîtresse pour le directeur ?

LA BLONDE. Eh bien ! quoi ? Je serai la maîtresse du directeur.

LA FEMME D’AFFAIRES. Mais vous avez un mari !

LA BLONDE. Eh bien ! quoi ? c’est mon personnage qui sera la maîtresse, pas moi.

LA FEMME D’AFFAIRES. C’est un peu trop compliqué pour moi.

LA BLONDE. Mais non. J’incarnerai, vous comprenez ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Non.

LA BLONDE. Ce n’est pas difficile à comprendre ! Imaginez que je sois Phèdre et que j’embrasse sur scène Hippolyte. Ça ne veut pas dire que dans le même temps je trompe mon mari.

LA FEMME D’AFFAIRES. Oui, mais ce ne sont pas de vrais baisers.

LA BLONDE. Qui vous a dit qu’ils ne sont pas vrais ? Et comment qu’ils sont vrais ! Mais seulement, à ce moment-là, celle qui embrasse, ce n’est pas moi, c’est mon héroïne. C’est cela, incarner. Vous comprenez, maintenant ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Pas vraiment.

LA BLONDE. Voyons, que faut-il comprendre ? Quand je me donne à un homme, en réalité, ce n’est pas moi qui me donne à lui, mais mon personnage.

LA FEMME D’AFFAIRES. Mais ce n’est pas sur la scène que vous vous donnez.

LA BLONDE. Eh bien ! quoi ? J’imagine que je suis sur la scène, voilà tout.

LA DAME. Et c’est aussi votre héroïne qui fera l’amour avec le directeur ?

LA BLONDE. Bien sûr ! Bon, peut-être, un peu moi, aussi, dans une certaine mesure. Vous comprenez, vous-même, qu’il est difficile de faire la part des choses…

LA FEMME D’AFFAIRES. Mais vous êtes artiste, pour vous c’est l’art qui doit passer en premier dans la vie. Et vous êtes prête à accepter les rôles de simples serveuses, caissières et maîtresses.

LA BLONDE. J’aime l’art, mais plus encore les espèces. Nous aimons toujours ce que nous n’avons pas.

LA FEMME D’AFFAIRES. Je peux comprendre, qu’on puisse vouloir être l’épouse du directeur, mais sa maîtresse…

LA BLONDE. Être épouse est bien pire. Car l’épouse, à la différence de la maîtresse, est tenue non seulement de faire l’amour, mais de travailler et de tenir la maison… Qu’y a-t-il là de bien ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Donc, vous pouvez être infidèle avec la conscience tranquille ?

LA BLONDE. Infidèle à qui ? À mon amant ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Pourquoi à votre amant ? À votre mari !

LA BLONDE. C’est l’amour qui te lie à ton amant, alors que c’est juste la loi et le quotidien qui te lient à ton mari. Aussi l’infidélité à un amant est-elle infidélité à l’amour, et l’infidélité au mari absolument pas une infidélité.

LA FEMME D’AFFAIRES. Je renonce à vous comprendre.

LA BLONDE. Qu’y a-t-il à comprendre ? Tenez, vous avez travaillé dans les affaires, avec des supérieurs hiérarchiques différents. Ne me dites pas que vous n’avez jamais eu d’intrigues avec eux !

LA FEMME D’AFFAIRES. Jamais ! šCe n’est pas mon genre.

LA BLONDE. Pour quoi alors vous embauchait-on ?

LA FEMME D’AFFAIRES. (Manquant d’assurance.) Pour faire des affaires.

LA BLONDE. Eh ! quoi ! est-ce-que l’un empêche l’autre ?

LA BRUNE. À propos, et si vous nous éclairiez sur ce qui fait l’actualité des affaires ? Vous êtes notre spécialiste, n’est-ce pas ?

LA FEMME D’AFFAIRES. L’actualité des affaires ? (Son visage s’assombrit.) Ça serait long à expliquer.

LA BRUNE. Faites dans la simplicité.

LA FEMME D’AFFAIRES. Vous ne comprendrez pas de toute façon.

LA BRUNE. Faites dans la brièveté.

LA FEMME D’AFFAIRES. (À contrecœur.) Dans la brièveté ? Bon… (Elle continue, à chaque mot devenant de plus en plus nerveuse, à bout.) La bureaucratie, le chômage… (De plus en plus vite.) L’instabilité, le flou, les fonctionnaires, la malversation, les pots de vin, les impôts, le déclin, la crise, le crash, l’écroulement, l’effondrement…

LA BLONDE. (Effrayée.) Du calme…

LA FEMME D’AFFAIRES. (Au bord de la crise de nerfs.) …Les inspections, contre-inspections, les vérifications, les interdictions, les perquisitions, les chèques, les liquidités, la délocalisation, le racket, le squat, le défaut de paiement, la stagnation, la dévaluation, le raid d’entreprise, la banqueroute…

LA BLONDE. Arrêtez-vous !

LA FEMME D’AFFAIRES. Et les conditions étant ce qu’elles sont, moi, dans mes discussions avec les clients, je suis tenue, de par ma fonction, d’assurer que tout va très bien et d’afficher la mine resplendissante d’une optimiste alerte et pleine de réussite. C’est ce que je fais et, au final, tout le monde me prend pour une parfaite imbécile. Et ils font bien.

LA BLONDE. (Prenant à la hâte des cachets dans son sac à main.) Tenez, prenez un cachet. Ça vous calmera.

LA FEMME d’AFFAIRES. (Elle prend le verre, les mains tremblantes, et avale le cachet.) Les cachets n’ont aucun effet sur moi depuis longtemps. Absolument rien ne pourra plus avoir d’effet sur moi.

Pause.

LA BRUNE. Que faire ? C’est la vie. Vous croyez que c’est facile pour moi ? Comme dans tout bisness, nous sommes étranglées par la concurrence, les impôts et le pouvoir. Beaucoup pensent qu’il y a et qu’il y aura toujours une demande de chair féminine, or ce n’est pas le cas. Bien sûr, pas tous les hommes encore sont épuisés par leur travail ou par les heures passées à rester assis devant leur ordinateur. Cependant, ils ne sont plus ce qu’ils étaient, ils sont fatigués, usés, à bout de nerfs. Ils ont de moins en moins de désir, de temps et d’argent. Qui plus est, de plus en plus de femmes entrent dans notre bisness, l’offre très clairement dépasse la demande. Et donc, il faut se battre pour garder sa place au soleil.

LA DAME. (Soudain avec feu.) Enfin, j’entends ces mots : « se battre » ! Je savais que vous étiez prêtes à vous battre et que vous vous battriez ! Chacun pour soi ! Chacun contre tous !

LA BLONDE. (Perplexe.) Vous parlez de quoi ?

LA DAME. (Avec encore plus de feu.) Je sais de quoi je parle ! Vous ne vous arrêterez devant rien. Pour une place au soleil vous les écraserez toutes, pour qu’elles ne vous écrasent pas. Moi aussi, vous m’écraserez et vous continuerez votre chemin comme si de rien n’était.

LA BRUNE. Eh bien ! puisque vous parlez de ça, c’est plutôt vous qui nous écraserez.

LA DAME. J’en serais bien heureuse, mais je ne pourrai pas. Où pourrais-je me mesurer à vous ? Tous n’ont besoin que de jeunes. Les entreprises ont besoin de jeunes. Les théâtres ont besoin de jeunes. Les hommes ont besoin de jeunes. Où des femmes telles que moi peuvent- elles aller ? Alors quoi, nous n’avons pas de savoir ? pas d’expérience ? pas de savoir-faire ? pas de zèle ? Tout n’est que pour les jeunes ? Faut-il nous envoyer à la déchetterie ? Bien sûr, que je suis encore jeune, mais… Je hais… Je hais…

LA FEMME D’AFFAIRES. Qu’avez-vous ?

LA DAME. (Ne se contrôlant plus.) Je hais… Je hais les gens. Je hais les femmes.

LA BLONDE. Et qu’est-ce qu’elles vous ont fait ?

LA DAME. Et pourquoi devrais-je les aimer ?

LA BRUNE. Et pourquoi devriez-vous les haïr ?

LA DAME. Justement, parce qu’elles sont toujours et partout mes concurrentes.

LA BRUNE. À ce compte-là, on peut haïr tout le monde.

LA DAME. Mais je hais tout le monde. Tous les gens se font concurrence. Il est impossible qu’il y ait de tout pour tous. Ça n’existe pas. C’est pour ça que tout le monde se hait. Tout le monde envie tout le monde, tout le monde est en concurrence…

LA BRUNE. Du calme, personne ici ne fait concurrence à personne.

LA DAME. (L’hystérie la secoue.) Non. C’est la loi. Tu plais, donc je ne plais pas. On te regarde, donc on ne me regarde pas. Tu te maries, ça veut dire que je reste célibataire. Un homme couche avec toi, ça veut dire qu’il ne couche pas avec moi. Toi, tu es jeune, ça veut dire que je suis déjà vieille. Toi, tu es belle, moi, comparée à toi, je suis affreuse. Toi, tu es la rose et moi l’ortie, au travail tu as la démarche dégagée, moi je courbe le dos. Toi, tu réussis, moi, je suis une malchanceuse.

LA FEMME D’AFFAIRES. (Avec nervosité.) Ce n’est pas plus facile non plus pour les jeunes. Si tu t’écartes toujours devant tout le monde, tu resteras seule sur le bord du chemin. Tenez, moi, par exemple… Bon, on arrête, maintenant ! Ça suffit !

LA BRUNE : Quoi, « ça suffit » ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Eh bien ! ça ! Je ne m’écarterai plus devant personne ! Per-son-ne ! Une sotte pourrait avoir un mari, de l’argent, un poste et moi, avec mes deux diplômes, je devrais faire chou blanc ?

LA BRUNE. Reprenez-vous, personne n’essaie de vous prendre quoi que ce soit.

LA DAME. Facile pour vous, vous avez du travail, de l’argent…

LA BRUNE. Si quelqu’un m’envie, allez-y, la voie qui mène au trottoir est ouverte. Il y a de la place pour tout le monde dans la rue.

LA DAME. Plus pour moi.

LA BLONDE. Pourquoi vous emballez-vous toutes, en vérité ? Nous n’allons pas nous battre, tout de même.

LA FEMME D’AFFAIRES. Vous ne savez pas de quoi sont capables les gens, lorsqu’ils cherchent du travail. Quand nous faisions venir un groupe de candidats dans notre firme, pour un entretien, d’abord on les fouillait toujours et on prenait tout ce qui était dans leurs sacs à main et leurs poches.

LA BLONDE. Pourquoi ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Confisqués les couteaux, pour qu’ils ne se jettent pas l’un sur l’autre avec, confisqué le pistolet, pour qu’ils ne menacent pas l’employeur, confisquée la corde pour qu’ils ne se pendent pas sur place, en cas de refus. Vous voulez vous pendre ? Je vous en prie, mais faites ça chez vous.

LA BLONDE. Quelle horreur ! Et ça arrive ?

LA FEMME D’AFFAIRES. (La mine sombre.) Dans la vie, tout arrive.

LA BLONDE. Mais nous, on n’a pas été fouillées !

LA FEMME D’AFFAIRES. Peut-être, intentionnellement. Ils voulaient que nous nous entr’égorgions.

LA BLONDE. (Apeurée, elle parcourt la pièce du regard et remarque le fusil accroché au mur.) Regardez !

LA DAME. Et alors ?

LA BLONDE. Ne me dites pas que vous ne connaissez pas la célèbre phrase de Georges Feydeau ? « Si un fusil est accroché au mur au premier acte, alors il doit inévitablement servir ». C’est tiré de sa pièce « Un coup de fusil ».

LA BRUNE. Mais nous ne sommes qu’au premier acte, pas au dernier, donc tu peux ne pas t’inquiéter.

LA BLONDE. Non, il va forcément servir ! Et forcément l’une de nous sera touchée.

LA BRUNE. Sottises.

LA BLONDE. Non, je le sais avec certitude. Ou plutôt, je le sens. C’est que je suis superstitieuse, comme tous les acteurs. Les pressentiments ne nous trompent jamais.

LA DAME. S’ils ne me prennent pas, je tirerai moi-même sur la gérante. (Elle enlève le fusil du mur.)

LA BLONDE. Ne touchez pas à ça ! Vous pourriez aussi nous tirer dessus par mégarde.

šEntre La Gérante.

LA GÉRANTE. J’ai entendu du bruit. Il est arrivé quelque chose ?

LA DAME. (Baissant le fusil, après une courte pause.) Non, rien.

LA FEMME D’AFFAIRES. Tout va bien.

LA BLONDE. Dites, que fait un fusil, accroché là ?

LA GÉRANTE. Quel fusil ? Ah ! celui-là… (Elle prend le fusil des mains de La Dame.) On l’a mis là, comme ça. Un cadeau du club de tir féminin.

LA BLONDE. Mais c’est dangereux ! Le coup peut partir.

LA GÉRANTE. Aucun risque, c’est un fusil à pétard. Un jouet. Il s’accompagne d’un ballon de baudruche, qu’on peut prendre pour cible. Vous voulez essayer ?

LA BLONDE. J’ai trop peur.

LA GÉRANTE. N’ayez crainte. Regardez.

šLa gérante place le ballon et vise. Le coup part. Le ballon explose.

LA BLONDE. Vous dites que c’est un fusil à pétard, mais le ballon a explosé ! Qu’est-ce qui l’a fait exploser ?

LA GÉRANTE. (Moins affirmative.) Pourtant, c’est un fusil à pétard.

LA BLONDE. Et pourquoi le ballon a-t-il explosé ?

LA GÉRANTE. (Elle-même est perplexe.) Je ne sais pas. Moi-même je ne joue pas avec ce jouet. Je suis venue, en vérité, vous dire que l’expert est coincé dans un embouteillage. Nous vous prions de faire preuve de compréhension et de patienter encore quelques minutes.

LA DAME. « Quelques », c’est-à-dire ?

LA GÉRANTE. C’est difficile à dire. Patientez. Le café et le thé sont à votre disposition. (Elle sort.)

LA BLONDE. Je conseille à tout le monde de rentrer chez soi.

LA DAME. Et toi, bien sûr, tu vas rester.

LA BLONDE. Et moi, je vais rester. Sans risque, pas de champagne. Et, en plus, j’ai affreusement besoin d’argent.

LA FEMME D’AFFAIRES. Nous avons tous besoin d’argent.

LA DAME. Et nous voulons toutes du champagne.

LA BLONDE. Eh bien ! en ce cas, nous restons toutes.

Pause.

LA BRUNE. Bon, en attendant d’être servies en champagne, peut-être, pourrions-nous aller boire une autre tasse de café ?

LA BLONDE. Laissez tomber le café. Ça excite, et ce qu’il nous faut, c’est faire disparaître la tension.

LA DAME. (Ne désirant pas de trêve, mais incapable de résister à la tentation.) Et vous en avez ?

LA BLONDE. J’en ai toujours. (Sortant une bouteille.) Je peux vous en proposer. Je n’en ai pas beaucoup, mais un petit verre à chacune, c’est faisable.

LA FEMME D’AFFAIRES. Passons dans la pièce d’à côté, on ne sait jamais. Il y a, au moins, du thé.

LA BLONDE. Du thé, pour quoi faire ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Pour la raison que le thé et le cognac ont la même couleur. Et nous nous en verserons dans les tasses.

LA DAME. (Résolument.) Allons-y ! (Menaçant du poing en direction du bureau de La Gérante.) Vous allez voir ce que vous allez voir !

šElles sortent toutes.

 

FIN DE L’ACTE I

 


 

 

 

ACTE II

 

šMême cadre que dans le premier acte. Une demi-heure s’est écoulée. La scène, au début, est vide. Entre une toute jeune Jeune-fille aux airs de fillette. Des nattes ou coiffure sans prétention. Ses vêtements rappellent la tenue d’une écolière. Elle parcourt l’agence du regard et essaie d’ouvrir la porte conduisant au bureau de la Gérante. La porte est fermée. La Jeune fille s’assoit, les bras croisés. Ensuite, elle prend son téléphone, ses écouteurs et commence à écouter de la musique, les yeux fermés et se balançant tout en rythmant la musique du pied.

šDe la pièce voisine sort La Femme d’affaires. Elle aussi toque à la porte du bureau. Personne. La femme toque encore une fois. La Gérante apparaît sur le seuil et regarde d’un air interrogateur La Femme d’affaires.

LA FEMME D’AFFAIRES.š Excusez-moi de vous déranger…

LA GÉRANTE. Je vous écoute.

LA FEMME D’AFFAIRES. J’aimerais qu’on parle encore une fois, au sujet du travail…

LA GÉRANTE. Je vous ai pourtant déjà expliqué : nous n’avons pas besoin de managers.

LA FEMME D’AFFAIRES. D’accord, laissons tomber pour le poste de manager… Et comme employée sans qualification ?...

LA GÉRANTE. Nous n’avons pas besoin d’employés, non plus.

LA FEMME D’AFFAIRES. Je sais. De nos jours personne n’a besoin de personne. Mais moi, je suis dans une situation difficile… Temporairement, bien sûr…

LA GÉRANTE. J’en suis vraiment désolée, mais je ne peux pas vous aider. C’est seulement l’expert qui sélectionne les candidats.

šLa Femme d’affaires s’éloigne, épaules baissées. La Gérante remarque la Jeune fille, s’approche d’elle et lui touche l’épaule. Celle-ci, en extase, ne réagit pas. La Gérante la secoue. La Jeune fille sursaute et ôte ses écouteurs.

šEt toi, gamine, que fais-tu là ?

LA JEUNE FILLE. Je viens pour l’annonce.

LA GÉRANTE. (Avec étonnement.) Pour l’annonce ? On t’a invitée ?

LA JEUNE FILLE. Oui, bien sûr.

LA JEUNE FILLE. Quel âge as-tu ?

LA JEUNE FILLE. Dix-huit.

LA GÉRANTE. (Incrédule.) Et tu as tes papiers ?

LA JEUNE FILLE. Oui.

LA GÉRANTE. Fais voir.

šLa Jeune fille tend ses papiers. La Gérante les étudie.

šEt pourquoi te présentes-tu avec presque une heure de retard ?

LA JEUNE FILLE. Aujourd’hui, les cours, à l’école, ont fini tard.

LA GÉRANTE. Bon, eh bien ! attends. (Elle sort.)

šLa Jeune fille s’assoit tranquillement dans un coin et remet ses écouteurs. Entrent les autres femmes. Elles ne sont pas du tout éméchées, bien sûr, seulement un petit peu détendues, plus affables, loquaces et franches.

LA BRUNE. (À La Blonde.) Je voulais te dire : tu as une robe à tomber par terre.

LA BLONDE. (Satisfaite.) Elle me plaît aussi.

LA DAME. (Envieuse.) Elle a coûté combien ?

LA BLONDE. (Se rengorgeant.) C’est un cadeau.

LA BRUNE. (Acquiesce, l’air entendu. Ayant remarqué la Jeune fille.) Et c’est qui encore ?

šLa Brune s’approche de la Jeune fille et la touche à l’épaule. La jeune fille ouvre les yeux.

šD’où viens-tu, gamine ?

LA JEUNE FILLE. (Perplexe.) Quoi ? (Elle ôte ses écouteurs.)

LA BRUNE. Je demande, ce qui t’amène ici.

LA JEUNE FILLE. L’annonce. Pourquoi ?

LA BRUNE. Pour rien. Tu as parlé à la gérante ?

LA JEUNE FILLE. Oui.

LA BRUNE. Et elle ne t’a pas renvoyée chez toi ?

LA JEUNE FILLE. Non. Elle m’a dit d’attendre.

LA BRUNE. Eh bien, attends, si c’est ce qu’on t’a dit.

šLa Jeune fille remet ses écouteurs.

LA DAME. Encore une concurrente. Plus jeune que nous toutes.

LA BRUNE. Arrêtez de vous biler. Vous ne pourrez pas liquider toutes vos concurrentes.

LA DAME. Ce n’est pas l’envie qui manque. Pas de vie intime. Pas de travail.

LA BRUNE. Vous êtes mariée ?

LA DAME. Oui et non.

LA BLONDE. Plus « oui », ou plus « non » ?

LA DAME. Qu’est-ce que vous croyez, que je me serais mise à courir de bureaux en bureaux à la recherche d’un gagne-pain, si j’avais eu un mari normal ?

LA BLONDE. Et qu’est-ce que c’est un mari normal pour vous ?

LA DAME. Un mari qui pourvoit à tes besoins.

LA BRUNE. Je vois. Et un mari pas normal ou un mari tout court, vous en avez un ?

LA DAME. Il y en aurait bien un. Quelque part à Pétaouchnock. Mais peut-on appeler ça un mari ?

LA BLONDE. Et quel genre d’homme est-il ?

LA DAME. Comment dire… D’un côté, c’est un crétin, et de l’autre… Du reste, il n’a qu’un côté. Un parfait crétin doublé d’un triple idiot, sous toutes les coutures.

LA BRUNE. Vous ne pourriez pas élargir votre bagage lexical ?

LA DAME. Qu’entendez-vous par là ?

LA BRUNE. Enfin, vous n’êtes pas obligée de traiter tout le temps votre mari de crétin ! On peut évoquer aussi d’autres mots adéquats, par exemple, idiot, débile, vaurien, mufle, fainéant, crapule, nullité, hippopotame, égoïste, parasite, alcoolique… Mais on peut l’appeler simplement « mari », pour changer un peu. Ce mot contient tous les autres.

LA DAME. Je comprends l’allusion.

LA BLONDE. Et en quoi votre mari est-il pire que les autres ?

LA DAME. En rien. Il est comme tous les maris. Il m’a dit : Je déposerai à tes pieds le monde entier. Il n’a même pas déposé son salaire, à mes pieds. Il m’a dit : je t’aimerai éternellement. Mais l’éternité a pris fin quinze jours après.

LA BLONDE. Et il était comment, du côté lit ?

LA DAME. Pas un foudre. (Jetant un coup d‘œil en direction de la Jeune fille.) Parlez un peu plus bas. Épargnez au moins cette enfant.

LA BLONDE. Elle a les écouteurs, elle n’entend rien, de toute façon.

LA BRUNE. Visiblement, ça n’est, effectivement, pas facile pour vous.

LA DAME. Et comment ! Être avec un mari ou ne pas être avec un mari, je n’en fais pas un sujet de discussion, j’y suis habituée. Et que faire ? Une femme doit s’habituer à tout.

LA FEMME D’AFFAIRES. Tenez bon. Il ne faut pas céder.

LA DAME. Pour vous, c’est facile à dire… Vous avez une affaire, des hommes normaux… Ce n’est pas comme moi.

LA FEMME D’AFFAIRES. Pourquoi avez-vous décidé que j’ai des hommes, et qui plus est, normaux ?

LA DAME. Eh bien… Si vous avez une affaire, vous devez aussi avoir des hommes.

LA FEMME D’AFFAIRES. J’ai déjà dit que je n’étais pas mariée.

LADAME. C’est bien pourquoi vous devez avoir des hommes. Ce sont les femmes mariées qui souvent n’ont pas d’hommes.

LA FEMME D’AFFAIRES. (Achevant de boire son cognac.) Si c’est si important pour vous, je n’ai personne,

LA DAME. C’est bizarre.

LA BLONDE. Bizarre ? Pourquoi ? Moi, aussi, j’ai connu une période où je n’ai eu personne. Deux semaines complètes.

LA FEMME D’AFFAIRES. Mais moi, je n’ai absolument personne. J’ai décidé que si je devais me donner à un homme, ce serait uniquement par amour. En tout cas, concernant le premier. Et après, on verra.

LA BRUNE. Passé le premier, arrive le deuxième. Et ainsi de suite.

LA FEMME D’AFFAIRES. C’est bien là le problème, c’est que je n’ai pas encore eu de premier.

LA BLONDE. Comment ! Tu n’as encore rencontré personne ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Personne.

LA BLONDE. Personne-personne ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Personne-personne.

LA BLONDE. Pas une fois ?!

LA FEMME D’AFFAIRES. Pas une fois.

LA BLONDE. C’est possible une chose pareille ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Il faut croire que oui.

LA BLONDE. C’est une chose que je ne peux même pas m’imaginer. Donc, tu n’as pas encore rencontré l’amour ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Et maintenant, il est trop tard pour cela.

LA BLONDE. D’abord, trouve-toi quelqu’un qui pourrait t’aimer et après seulement tu pourras, sans te presser, chercher quelqu’un que tu aimeras toi-même.

LA FEMME D’AFFAIRES. (Avec un air désespéré.) Je n’aurai plus d’occasions.

LA DAMA. Ce n’est pas dramatique. Il n’y a pas de honte à être vierge, c’est même honorable. Les Vestales romaines étaient vierges. La reine Élisabeth d’Angleterre a été vierge. Jeanne d’Arc a été vierge. Toutes sortes de saintes ont été vierges.

LA FEMME D’AFFAIRES. Je ne veux pas être sainte. Je veux être simplement une femme.

LA BLONDE. Mais alors, qui t’en empêche ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Personne. Moi seule.

LA JEUNE FILLE. (Du coin, où elle est assise.) Et qui est cette Jeanne d’Arc ?

LA BRUNE. Toi, mignonne, n’écoute pas nos conversations de femmes. Ce n’est pas de ton âge.

šLa Jeune fille, vexée, se tait et remet ses écouteurs.

LA BLONDE. (Sur un ton énergique.) Écoute, on ne va pas permettre qu’on passe aux profits et pertes une fille comme toi, si belle. J’ai un ami, tout ce qu’il y a de mignon. Voyons, comment déjà…š celui avec qui je vis actuellement… Je vous en ai parlé…

LA FEMME D’AFFAIRES. Qui, le musicien ?

LA BLONDE. Non, l’autre. Un coup, je vis avec le musicien, un coup avec l’autre. Si tu veux, je te le prête pour quelques jours.

LA FEMME D’AFFAIRES. Merci. Ce n’est pas la peine. Je l’ai déjà dit, par amour seulement.

LA BLONDE. Et qui t’empêche d’attendre l’amour après que… Voyons… Au moins tu sauras quoi attendre.

LA FEMME D’AFFAIRES. Non, je ne veux pas. Car les hommes sont répugnants, n’est-ce pas ?

LA BLONDE. (Pas très convaincue.) Eh bien, comment te dire… Bien sûr, ils sont répugnants, mais, d’un autre côté…

LA FEMME D’AFFAIRES. Tous. Tous jusqu’au dernier.

LA BLONDE. Mon savoir ne s’étend pas à tous les hommes, je n’ai pas assez d’expérience. Et ça me chagrine. Je vois filer ma jeunesse, j’ai déjà vingt-quatre ans, et celui-là… eh bien ! mon ami, n’est que le douzième. C’est vrai, j’ai arrêté de compter au onzième. De quoi vais-je me souvenir, quand je serai devenue vieille ? Qu’est-ce que je raconterai à mes petits-enfants ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Le douzième ?!

šLa Dame s’approche de la porte du bureau et frappe résolument à la porte. La Gérante sort.

LA DAME. Dites-moi, ce spécialiste, dont vous nous parlez, allons-nous le voir, un jour ? Nous n’allons pas attendre éternellement !

LA GÉRANTE. Je vous ai dit, à vous personnellement, qu’il était inutile d’attendre.

LA DAME. J’attends, par principe.

LA FEMME D’AFFAIRES. Dites-moi, de combien de postes vacants disposez-vous ?

LA GÉRANTE. Nous pouvons intégrer au projet un nombre pratiquement illimité de femmes. Cependant, les critères que nous soumettons aux candidates ont pour nous une très grande importance. Et maintenant, excusez-moi, j’ai à faire. (Elle sort.)

LA DAME. À nouveau les « critères ». Je hais le travail. Je le hais, mais j’en cherche. Quelle idiotie ! C’est comme les puces, tu les hais, mais tu les cherches.

LA BRUNE. Pourtant, on retire du plaisir du travail qu’on aime.

LA DAME. Vous sûrement, avec le travail qui est le vôtre.

LA JEUNE FILLE. (Du coin où elle est assise.) Et c’est quoi son travail ?

LA DAME. On t’a déjà dit de ne pas écouter. Bouche-toi les oreilles.

LA JEUNE FILLE. Cause toujours !

LA BLONDE. (Enjouée.) Bon, les filles, tout ne va pas si mal. L’important, c’est que le nombre de places n’est pas limité, donc ils nous prendront toutes. C’est même une bonne chose que cet expert ait du retard. Nous pouvons toutes ensemble nous préparer à l’entretien, nous aider mutuellement, nous donner des conseils…

LA FEMME D’AFFAIRES. Personnellement, j’ai plus d’une fois été en recherche de travail, fait passer des entretiens d’embauche, et je sais parfaitement, en paroles, comment se comporter dans cette situation. C’est vrai que, en pratique, ça ne marche pas toujours.

LA DAME. Eh bien ! Que conseilleriez-vous ?

LA FEMME D’AFFAIRES. La chose la plus importante, c’est de connaître sa propre valeur.

LA BLONDE. Ça ne suffit pas de connaître sa propre valeur, il faut aussi prendre en compte la demande.

LA FEMME D’AFFAIRES. Accepter de travailler pour trois francs six sous, c’est comme briser sa carrière. La fois suivante, on ne te prendra plus que pour un salaire de misère. Un entretien, ce n’est pas un examen. C’est un dialogue entre deux parties égales.

LA DAME. (Maussade.) « Égales », tu parles…

LA BLONDE. L’intelligence, les connaissances, l’expérience, tout ça, c’est très bien, mais le principal et la première des choses que l’employeur voit en toi, c’est le physique. C’est par là qu’il faut commencer.

šComme si on leur avait donné un commandement, les femmes sortent leur poudrier et leur rouge à lèvres et se font une beauté.

LA DAME. Bien, voilà pour la façade. Et maintenant ?

LA BLONDE. Tout dépend de ce que sera cet expert. Si c’est, par exemple, un petit vieux compatissant, on peut toucher la corde sensible. (Prenant un ton suppliant, elle joue une solliciteuse.) S’il vous plaît, acceptez-moi ! Ma mère est malade, à la maison. (Elle essuie une larme.) Nous manquons de pain… (De sa voix normale.) Si c’est un homme jeune qui fait l’embauche, on peut faire comme ça : (Avec un roucoulement, dénudant son épaule et prenant des poses séductrices.) Je suis prête à remplir toutes sortes d’obligations. Vous comprenez ?... Toutes sortes. Je suis très docile. Croyez-moi, je vous donnerai satisfaction… (De sa voix normale.) Alors ?

LA JEUNE FILLE. La classe !

LA FEMME D’AFFAIRES. Je ne saurai pas faire comme ça. Et, de plus, on n’arrive pas à comprendre quel type de travail ils veulent nous proposer et quelles sont leurs exigences.

LA JEUNE FILLE. (Elle s’immisce résolument dans la conversation. Avec autorité.) Qu’est-ce qu’on n’arrive pas à comprendre ? Pourtant, ça a été dit clairement, ils ont besoin de qui ? De femmes jeunes. Pas de secrétaires, pas de tisseuses, mais simplement de femmes. De femmes ! Donc, ils ont aussi des exigences envers la femme. S’ils avaient eu besoin, par exemple, de caissières ou, disons, d’infirmières, ils l’auraient écrit noir sur blanc.

LA FEMME D’AFFAIRES. Et qu’est-ce que ça veut dire « exigences envers la femme » ?

LA JEUNE FILLE. Vous avez cinq ans, ma parole ? Pour quoi a-t-on besoin de femmes, selon vous ?

LA BLONDE. Tu crois qu’on veut nous embaucher pour ça ?

LA JEUNE FILLE. Et pour quoi d’autre, sinon ?

LA BLONDE. Ma foi, si c’est seulement pour ça, nous nous en sortirons. Mais si, tout à coup, il faut savoir faire autre chose encore ?

LA JEUNE FILLE. Savoir faire quoi ? Je peux vous apprendre, s’il le faut.

LA BRUNE. Tu as quel âge ?

LA JEUNE FILLE. Seize ans. Bientôt. Bon, pas tout de suite, mais je les aurai.

LA DAME. Tu as encore seulement quinze ans, et tu as cessé d’être fille ?

LA JEUNE FILLE. Dans quel sens ?

LA DAME. Une fille, c’est une fille. Qu’y a-t-il à comprendre ?

LA JEUNE FILLE. Ah ! celui-là ? Il y en a d’autres. Il y a les filles perdues, les filles des rues, les filles publiques, les filles de joie, les filles entretenues. Mais moi je suis simplement une fille.

LA DAME. Oui mais, tu as bien eu des rapports avec des hommes ?

LA JEUNE FILLE. Et comment donc !

LA DAME. Tu as commencé tôt, tu ne trouves pas ?

LA JEUNE FILLE. Et quand faut-il commencer, selon vous ? Quand on est devenue vieille, comme vous ?

LA DAME. Et tu espères, qu’on te prendra ?

LA JEUNE FILLE. Et pourquoi pas ? Tout ce que vous avez, je l’ai aussi, seulement, je suis plus jeune.

LA BRUNE. Ils ne prendront pas de mineures.

LA JEUNE FILLE. J’ai pris les papiers de ma sœur. Nous nous ressemblons.

LA BRUNE. C’est futé !

LA DAME. Est-ce que tu lis des livres, au moins ?

LA JEUNE FILLE. Les livres, c’est de la préhistoire. De nos jours, personne ne les lit.

LA DAME. Et que lit-on, de nos jours ?

LA JEUNE FILLE. Les SMS. Ou bien on envoie des textos

LA DAME. Je ne comprends pas en quelle langue tu parles.

LA JEUNE FILLE. Dans cette langue… Voyons, normale… de tout le monde. En essemmesse.

LA DAME. Qu’est-ce que c’est que cette langue ?

LA JEUNE FILLE. Vous ne le savez pas, parce que vous retardez de deux siècles et sentez la naphtaline. Mais n’allez pas croire, j’essaie d’étudier comme il faut. Je veux tout savoir. Seulement, à quoi bon apprendre autant de choses pour rien ? Il vaut mieux apprendre ce qui sert dans la vie.š

LA DAME. Et qu’est-ce qui sert dans la vie ?

LA JEUNE FILLE. Vous ne savez pas ce qui sert dans la vie d’une femme ? Je respecte beaucoup les adultes, particulièrement, ceux d’un certain âge, mais comment peut-on avoir l’esprit si balourd ?

LA DAME. D’un « certain âge », moi ? Je n’ai encore que… quarante… et des poussières.

LA FEMME D’AFFAIRES. Je suis là à t’écouter et je m’étonne, quinze ans encore et déjà une si grande expérience !

LA JEUNE FILLE. Vous vous étonnez ou vous crevez d’envie ? Mais c’est quoi, mon expérience ? Pour vous donner un exemple, des garçons de l’école. Mais des hommes adultes, il y en a eu très peu.

LA BLONDE. Alors ? et qui est mieux, selon toi, les garçons ou les adultes ?

LA JEUNE FILLE. Les adultes. Ils t’offrent quelque chose, ou ils t’achètent une glace. Les écoliers n’ont pas d’argent, même pas pour acheter des cigarettes.

LA DAME. Tu fumes déjà, aussi ?

LA JEUNE FILLE. Avant, je fumais, puis, quand j’ai appris que ce n’était plus à la mode, j’ai arrêté.

LA BLONDE. Et qu’est-ce qui est à la mode maintenant, selon toi ?

LA JEUNE FILLE. La discrétion.

LA BLONDE. (Intéressée.) La discrétion ? Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

LA JEUNE FILLE. Les hommes aiment davantage les discrètes.

LA BLONDE. Tu es sûre ?

LA JEUNE FILLE. Bien sûr. Les hommes aiment, en général, ce qui se rencontre rarement. C’est pourquoi, aujourd’hui aussi, je me suis habillée discrètement. Si c’est un homme qui nous reçoit, cela lui plaira, et si c’est une femme, elle sera moins jalouse. Mais, à tout hasard, j’ai pris aussi mon selfie, pour le montrer.

LA DAME. Ton quoi ?

LA JEUNE FILLE. Mon selfie. Tenez, regardez. (Elle montre sa photo sur son téléphone.) C’est moi, nue. Au cas, où on me demanderait.

LA DAME. (Voyant la photographie, hébétée.) Oh !

LA JEUNE FILLE. Dire « Oh ! » n’est plus à la mode. Il faut dire : « Waouh ! ». Ça fait plus british.

LA FEMME D’AFFAIRES. Tu connais l’anglais ?

LA JEUNE FILLE. Je pense bien ! Et pas seulement « waouh ! ». Je sais aussi « yes ». Je dis toujours « yes » aux hommes.

šEntre un jeune Homme, bien fait de sa personne, dont certains détails vestimentaires rappellent  la silhouette d’un artiste : une écharpe, un béret ou autre coiffure de ce genre. Il a beaucoup d’aisance.

L’HOMME. Bonjour, tout le monde.

šLes femmes se taisent de surprise. Puis, à la hâte, l’une se met du rouge à lèvres, l’autre arrange sa coiffure, la troisième ajuste son corsage. L’Homme les regarde, non sans étonnement.

šJe dis : Bonjour !

LES FEMMES. (En un chœur sans unité.) Bonjour.

LA BLONDE. Vous êtes, sans doute, l’expert ?

L’HOMME. Tout à fait.

šLes Femmes échangent des regards et, à tout hasard, vérifient vite à nouveau qu’elles présentent bien ?

LA DAME. Nous vous attendions.

L’HOMME. (Étonné.) Moi ?

LA DAME. Qui plus est, depuis un bon moment.

L’HOMME. Vous êtes, sans doute, la Gérante ?

LA DAME. Moi ? Non.

L’HOMME. Et où puis-je trouver quelqu’un de la direction ?

LA DAME. (Montrant la porte.) La Gérante est là, dans son bureau.

šL’Homme frappe résolument à la porte. La Gérante sort.

L’HOMME. Bonjour.

LA GÉRANTE. Bonjour. En quoi puis-je vous être utile ?

L’HOMME. J’ai reçu une invitation.

LA GÉRANTE. (Étonnée.) Quelle invitation ?

L’HOMME. (Présentant une feuille.) Voici.

LA GÉRANTE. (Parcourant l’invitation des yeux.) Elle ne vous est pas adressée. Comment vous est-elle parvenue ?

L’HOMME. Je l’ai eue par une connaissance.

LA GÉRANTE. L’avez-vous lue, au moins ?

L’HOMME. J’ai juste jeté un œil.

LA GÉRANTE. Si vous aviez jeté le deuxième, vous auriez vu que nous n’avons lancé des invitations qu’à de jeunes femmes.

L’HOMME. Et où est la différence ?

LA GÉRANTE. Vous ne voyez pas la différence entre un homme et une femme ? Besoin d’explication ?

L’HOMME. Si vous avez besoin d’une infirmière, je peux faire infirmier. Si c’est d’une cuisinière, je peux faire cuisinier. Si c’est d’une serveuse, je…

LA GÉRANTE. Merci, pas la peine de continuer. Nous n’avons besoin ni de cuisinière ni de serveuse. Nous avons besoin de femmes.

L’HOMME. Que faites-vous des lois du travail, en définitive ? Il y est clairement stipulé que ni le sexe ni l’âge ne peuvent donner prétexte à refuser une embauche.

LA DAME. (Surgit à côté de lui.) Tout à fait ! Ni le sexe, ni, surtout, l’âge ! vous voulez enfreindre la loi ? Nous porterons plainte !

LA GÉRANTE. Laissez-moi vous expliquer quelque chose. Nous ne proposons pas un travail, mais un job d’appoint. Nous ne promettons pas de vous trouver un emploi fixe ou un poste, mais nous proposons à de jeunes femmes de fournir certains services à une certaine firme. Et de toucher en contrepartie des honoraires. Vous saisissez ?

LA DAME. Oui, mais…

LA GÉRANTE. (L’interrompant et s’adressant à l’Homme.) Je vous remercie d’être venu et de nous avoir consacré de votre temps. Nous ne vous retenons plus. (À la Dame.) Et vous non plus, je vous le dis pour la troisième fois, je crois.

LA DAME. Et moi, je vous réponds pour la troisième fois que j’attendrai l’expert.

L’HOMME. (Sur un ton décidé.) Moi aussi.

LA GÉRANTE. Faites comme vous voulez. (Elle disparaît dans son bureau.)

L’HOMME. Je n’ai pas bien compris : qui devons-nous attendre ?

LA BLONDE. Mais à quoi jouez-vous ? Vous avez dit que vous étiez l’expert et, en fait, vous cherchez aussi du travail.

L’HOMME. Je suis un expert, qui cherche à faire valoir son énergie, son intelligence et son talant.

LA BRUNE. Pourquoi, avec de si extraordinaires qualités, ne trouvez-vous pas de demande ?

L’HOMME. J’en trouve pour moi, mais pas pour ma profession.

LA BRUNE. Et quelle est votre profession, si ce n’est pas un secret ?

L’HOMME. Les femmes. De préférence nues.

LA BRUNE. Des « experts » de ce genre, il y en a beaucoup.

L’HOMME. Mais personne n’a étudié le corps féminin aussi bien que moi, avec toutes ses courbes, ses rondeurs et ses creux, dans toutes ses positions, ses poses et en raccourci.

LA BRUNE. C’est un hobby. Assez fréquent chez les hommes. Mais ça ne rapporte pas beaucoup. Ça vous ruine, plutôt. Mais, quand même, c’est quoi votre profession ?

L’HOMME. Vous n’avez toujours pas deviné ? La moins prisée. Je suis sculpteur.

LA BRUNE. Sculpteur ? Et pourquoi cette profession n’est-elle pas prisée ?

L’HOMME. Qui a besoin d’une Vénus de Milo à notre époque ? Les monuments aux hommes providentiels et aux héros sont, eux aussi, passés de mode. Il ne reste que les monuments funéraires dans les cimetières, mais les concurrents y sont trop nombreux. Et ça me crée beaucoup de problèmes. Il y a de la honte pour un homme à rester à sec.

LA FEMME D’AFFAIRES. Il y en a aussi pour la femme. Il n’y a pas de différence.

L’HOMME. Ne croyez pas ça. Quand quelqu’un s’intéresse à une femme, on ne demande pas quelle profession elle a, mais quel âge, on demande de quelle couleur sont ses yeux et quel est son tour de poitrine. Mais la première question qu’on pose à propos d’un homme c’est : qu’est-ce qu’il fait, il est ingénieur ? vendeur ? professeur ? Comment avouer que je ne suis rien, que je suis chômeur, un ornement pendu au cou de ma femme. Et pour dire la vérité, au cou de personne, désormais.

LA BLONDE. Ça veut dire que vous avez fini par trouver du travail ?

L’HOMME. Non, ma femme a simplement décidé qu’un ornement si cher n’était pas à la portée de sa bourse. Maintenant, ma femme fait sa vie, et l’ornement (il se désigne lui-même) la sienne.

LA BLONDE. (Compatissante.) Ne vous prenez pas la tête pour ça.

L’HOMME. Mais je ne me prends pas la tête. Surtout, depuis que j’ai appris que ma femme me trompait. Qui plus est, en se faisant payer des hommes, pour ça ! Je comprendrais, si encore il s’agissait d’amour ou de désir. Mais pour de l’argent ! C’est immoral !

LA BLONDE. (Pensive.) Si c’est pour une coquette somme, alors ce n’est plus si immoral.

LA BRUNE. Entretenez votre femme comme il convient, pour qu’elle ne manque de rien, et ainsi elle vous trompera gratis.

LA DAME. Si mon mari, avec toutes les fois où il me trompe, gagnait autant que votre femme, je ne pourrais que saluer la chose.

LA FEMME D’AFFAIRES. Et vous seriez prête à lui pardonner facilement cela ?

LA DAME. Vous voyez d’autres variantes ? Si on ne pardonne pas les infidélités, tous les mariages, sans exception, se déferaient. Mais je ne suis pas prête à pardonner, si, en plus, mon mari lui verse de l’argent.

LA BRUNE. (À l’homme.) Pourquoi êtes-vous resté ? Vous ne serez pas pris.

L’HOMME. On peut toujours tenter. Et en attendant, on peut toujours draguer. Je commence par vous. (Il veut l’enlacer, pour rire.)

LA BRUNE. Ôtez vos mains. Je ne suis pas au travail, en ce moment. (Elle s’éloigne.)

LA JEUNE FILLE. (À l’Homme.) Vous avez trouvé avec qui discuter. Vous n’avez donc pas compris qui elle est ?

L’HOMME. Et toi, petite, tu en dis quoi de… ?

LA JEUNE FILLE. Dès que tu m’as regardée, j’ai tout de suite compris, ce que tu voulais.

L’HOMME. Eh bien ! puisque tu as compris, qu’est-ce que tu attends ? Demain soir ?

LA JEUNE FILLE. Pourquoi pas, aujourd’hui ? Mais si tu espères recevoir, il faut d’abord donner.

L’HOMME. Ah, c’est comme ça ?

LA JEUNE FILLE. Eh ! oui. Comme tu vois, j’ai compris, toi non.

L’HOMME. En ce moment, qui, d’ailleurs, a tendance à durer, je n’ai pas un rond.

LA JEUNE FILLE. En ce cas, va embrasser grand-mère.

LA BLONDE. (Elle prend l’Homme par le bras et le conduit à part.) Pourquoi t’accroches-tu à cette mineure ?

L’HOMME. Mais je ne m’accroche pas. Je l’honorais des lèvres, seulement. Et toi, tu peux proposer une autre variante ?

LA BLONDE. Je peux. On s’appelle la semaine prochaine ?

L’HOMME. (Fraîchement.) La semaine prochaine, j’ai un emploi du temps chargé.

LA BLONDE. Bon, si tu ne peux pas attendre, alors on peut aujourd’hui, aussi. (Confidentiellement.) Tu as allumé le feu en moi… Quand on a trouvé un diamant, est-il raisonnable de le perdre ?

L’HOMME. (Agréablement troublé.) Eh bien !... si c’est ce que tu penses vraiment…

LA BLONDE. Le diamant, c’est moi.

L’HOMME. Ah ! bien sûr…

LA BLONDE. Viens et nous réaliserons tes rêves les plus osés.

L’HOMME. Je ne suis pas d’un tempérament très ardent.

LA BLONDE. J’ai des réserves pour deux.

LA DAME. Au moins.

LA BLONDE. Et vous là, n’écoutez pas.

LA DAME. Je n’écoute pas du tout. Mais c’est tout simplement répugnant de voir comment certaines femmes se collent à un homme.

LA BLONDE. C’est vous qui vous collez, pas moi. Je veux simplement partager sa solitude.

LA DAME. En incarnant la femme de Thésée ?

LA BLONDE. Cela ne vous regarde pas.

LA DAME. (Repoussant La Blonde.) Jeune homme, si vous regardez attentivement ce parterre de fleurs, vous verrez que l’on peut faire un bien meilleur choix.

L’HOMME. (Embrassant la Dame du regard.) Dans le parterre, mais pas dans l’herbier.

LA DAME. Croyez-moi, les fleurs d’automne ne valent pas moins que celles du printemps. (Sur un ton confidentiel.) Et, surtout, cela ne vous coûtera rien.

L’HOMME. J’apprécie vos qualités, mais mes inclinations naturelles me poussent dans une autre direction. (Il s’approche de la Femme d’affaires.) Puis-je m’asseoir à vos côtés ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Naturellement. Je suis tout simplement heureuse, que mon tour soit venu.

L’HOMME. (Avec un certain trouble.) De quel tour parlez-vous ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Dites-moi, pourquoi vous incrustez-vous ? La Gérante vous a pourtant bien fait comprendre de quitter les lieux.

L’HOMME. Je n’ai pas la force de quitter la société d’aussi agréables personnes.

LA FEMME D’AFFAIRES. Je crains que vous soyez confronté au difficile problème du choix.

L’HOMME. Ce problème est déjà résolu.

LA FEMME D’AFFAIRES. Et qui avez-vous choisi ?

L’HOMME. Vous, cela va de soi.

LA FEMME D’AFFAIRES. Quelle célérité ! Il faut donc, maintenant, que ce soit moi qui vous choisisse ?

L’HOMME. Mais vous n’avez pas le choix, je suis l’unique, ici.

LA FEMME D’AFFAIRES. Mais pas l’unique homme au monde.

L’HOMME. Le monde est loin, mais moi, je suis ici, à vos côtés. Pourquoi chercher ailleurs ? Gagnez du temps. Je suis effectivement unique. Il n’y a pas d’autre moi.

LA FEMME D’AFFAIRES. Vous m’avez choisie, parce que les autres vous ont refusé ?

L’HOMME. Non. Parce que vous êtes plus attirante. Et, comme j’ai pu le constater, plus intelligente.

LA FEMME D’AFFAIRES. Ce qui veut dire, que moi aussi j’ai un défaut.

L’HOMME. Mais il ne m’arrête pas. Et puis, vous avez un très beau corps. Je dis cela sincèrement, en tant qu’expert. Vous ne me croyez pas ?

LA FEMME D’AFFAIRES. « Expert » à nouveau ? Vous êtes d’une banalité et d’un ennui !

L’HOMME. Faux. Je suis très intéressant. Mais seulement pour qui sait apprécier.

LA FEMME D’AFFAIRES. Vous vous offrez tout de go, sans un mot de présentation, à toutes les femmes qui passent devant vous. Comprenez-vous que cela est humiliant pour chacune d’entre nous ?

L’HOMME. Voulez-vous que je me mette à genoux et que je vous fasse une déclaration d’amour ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Peut-être.

L’HOMME. J’en serais heureux, mais je ne sais pas comment on s’y prend. J’ai lu un tas de livres et vu un tas de spectacles et de films, et nulle part je n’ai vu quelqu’un déclarer son amour à quelqu’un. D’emblée, tous, simplement, se couchent.

LA FEMME D’AFFAIRES. Si vous vous apprêtez à me proposer la même chose, vous perdez votre temps.

šLa Brune sort son téléphone et passe dans l’autre pièce.

LA JEUNE FILLE. (Surgissant.) L’amour, ce n’est pas à la mode.

L’HOMME. Et qu’est-ce qui est à la mode ?

LA JEUNE FILLE. Les rapports, tout simplement.

L’HOMME. C’est ce qu’on vous apprend à l’école, maintenant ??

LA JEUNE FILLE. Les professeurs, qu’est-ce qu’ils y comprennent ? Ils retardent sur la vie.

šLa Brune revient, mettant son téléphone dans son sac à mains. La Gérante sort de son bureau. Aussitôt la Dame se précipite au-devant d’elle.

LA DAME. Votre expert, il arrive quand, à la fin des fins ? On se moque de nous !

LA GÉRANTE. L’expert est là. L’entretien va bientôt commencer.

šDifficile de dire si les femmes sont ravies ou effrayées.

LA DAME. (Baissant brusquement le ton.) « Bientôt », c’est-à-dire ?

LA GÉRANTE. Dans une minute. On s’entretiendra avec chacune de vous en particulier. Passez, je vous prie, dans la pièce voisine, on vous appellera. (À la Brune.) Et vous, veuillez passer dans mon bureau.

šLa Brune passe dans le bureau de la Gérante.

LA DAME. (Plus par principe, que par envie de passer avant la Brune.) Pourquoi elle ? C’est moi qui suis arrivée la première.

LA GÉRANTE. Mais vous pouvez partir la première, aussi. Je vous prie tous de rester encore quelques minutes après l’entretien.

šTout le monde sort. La Gérante ne retient que la Jeune fille.

LA GÉRANTE. Toi, reste.

šLa Gérante et la Jeune fille restent seules.

šEt maintenant, dis-moi, ma chère, quel âge tu as.

LA JEUNE FILLE. Mais je vous l’ai dit : dix-huit ans.

LA GÉRANTE. Tu as quinze ans et tu es venue avec des papiers d’autrui.

LA JEUNE FILLE. Pas du tout !

LA GÉRANTE. Ne mens pas.

LA JEUNE FILLE. Bon, admettons, que ce ne sont pas les miens. Qu’est-ce que ça fait ?

LA GÉRANTE. Ça fait que la police t’expliquera ce que ça fait. Tu veux que je l’appelle ?

LA JEUNE FILLE. (Avec un ton plaintif.) Alors, je dois m’en aller ?

LA GÉRANTE. Pas tout de suite. Attends dans la pièce d’à côté avec tous les autres. Va et fais venir quelqu’un.

šLa Jeune fille sort. La Gérante déplace la table et les chaises, de telle sorte que l’entretien avec les candidats se passe dans des conditions de confort. Elle sort. Entre La Blonde, hésitante. Elle jette un regard peu assuré autour d’elle. Du bureau de la Gérante sort La Brune. Du reste, l’appeler maintenant La Brune ne serait pas tout à fait exact. Elle a ôté sa perruque, changé sa robe légère pour un tailleur, allégé son maquillage, et reconnaître en elle la femme provocante d’il y a peu est assez difficile. Mais nous continuerons de l’appeler La Brune, par commodité.

LA BRUNE. (À présent, il se dégage d’elle délicatesse et autorité.) Bonjour. Asseyez-vous, s’il vous plaît.

šLa Blonde s’assoit, intriguée.

šNotre conversation a un caractère de stricte confidentialité. Acceptez-vous de répondre ?

LA BLONDE. Moi… En gros, oui.

LA BRUNE. Que pouvez-vous dire de votre vie intime ?

LA BLONDE. Dans quel sens ?

LA BRUNE. Celui-là même.

LA BLONDE. Tout ce qui a de normal. Pourquoi ?

LA BRUNE. Pour rien. Vous avez des rapports fréquents ?

LA BLONDE. Très fréquents. Pourquoi ?

LA BRUNE. Pour rien.

LA BLONDE. Voyez-vous, je considère que toute femme a besoin d’éprouver une certaine forme de bonheur.

LA BRUNE. Absolument. Si je comprends bien, vous n’envisagez pas, pour l’instant, d’avoir des enfants ?

LA BLONDE. Des enfants, que dites-vous là ? Je suis moi-même encore enfant.

LA BRUNE. Je comprends.

LA BLONDE. Dites… Vous êtes cette même brune ?

LA BRUNE. Je suis psychologue et je possède cette agence de recrutement.

LA BLONDE. Soit, ça ne fait rien. Quel genre de travail proposez-vous ?

LA BRUNE. Je ne propose pas un travail, mais une participation à un projet. Un laboratoire pharmaceutique sérieux a mis au point de nouvelles pilules contraceptives efficaces et sûres. Le laboratoire recherche des volontaires, qui seraient d’accord pour tester ce moyen pendant une longue période.

LA BLONDE. Et concrètement, qu’est-ce que je dois faire ?

LA BRUNE. Venir voir l’infirmière, une fois par jour, et avaler en sa présence une pilule.

LA BLONDE. Gratuitement ?

LA BRUNE. Gratuitement. Plus exactement, pas gratuitement. Vous serez payée pour chaque prise du médicament. Et croyez-moi, pas peu.

LA BLONDE. Je serai payée ? Et en plus j’aurai des pilules ? Je suis même très d’accord. Et c’est tout ce qu’on exige de moi ?

LA BRUNE. Non, ce n’est pas tout.

LA BLONDE. (Avec méfiance.) Et quoi encore ?

LA BRUNE. Vous devez aussi continuer à jouir régulièrement d’une certaine forme de bonheur. Vous comprenez ? Autrement, on ne pourra pas vérifier l’effet des pilules.

LA BLONDE. Ma foi, si c’est pour la science… Pour la science, je suis toujours prête.

LA BRUNE. Parfait. Venez demain, complétez le contrat et on vous remettra votre première pilule. Et maintenant, faites venir, s’il vous plaît, la candidate suivante.

LA BLONDE. Merci ! (Elle s’en va d’un pas léger, extrêmement satisfaite.)

šEntre La Dame.

LA BRUNE. Bonjour. Asseyez-vous.

LA DAME. (Elle fixe La Brune d’un air soupçonneux.) Est-ce vous, ou non ?

LA BRUNE. Pas de doute, c’est moi.

LA DAMA. J’ai reconnu votre voix.

LA BRUNE. Nous ne sommes pas à l’opéra, et ce n’est pas la peine de chercher à savoir qui a quelle voix. Voyons un peu notre affaire. Votre candidature ne nous convient pas.

LA DAME. Permettez-moi de savoir pourquoi ?

LA BRUNE. Nous cherchons des femmes, qui accepteront de tester des pilules contraceptives. Mais vous comprenez, qu’à partir d’un certain âge…

LA DAME. Encore ce foutu âge.

LA BRUNE. Et, en outre, la prise de telles pilules n’est pas trop utile à votre âge.

LA DAME. Pour de l’argent, je suis prête à avaler n’importe quelles pilules.

LA BRUNE. Mais elles peuvent nuire à votre santé.

LA DAME. Pour la santé, rien n’est plus nuisible que le manque d’argent.

LA BRUNE. Je regrette beaucoup. Bonne chance.

LA DAME. Écoutez… J’ai besoin de vivre… Vous comprenez ?

LA BRUNE. Je comprends.

LA DAME. Aussi, aidez-moi, si vous le pouvez. J’ai été brusque avec vous, parfois grossière… Je le regrette beaucoup. C’est cette foutue vie qui m’a rendue comme ça. Je vous le demande instamment…

LA BRUNE. Je ne sais pas, vraiment… Au demeurant, il y a une possibilité… Mais elle ne vous plaira pas.

LA DAME. Mais si.

LA BRUNE. Bon, très bien. (Ayant baissé la voix.) Je reçois, assez fréquemment, en tant que psychologue, des hommes d’un certain âge qui me demandent de leur trouver une amie un peu plus âgée.

LA DAME. Pourquoi pas une jeune ?

LA BRUNE. Les hommes entre deux âges craignent parfois de se divertir avec de jeunes femmes. Crainte du surmenage. Et donc, ils tournent leurs regards vers des clientes plus sérieuses. D’autant plus que c’est aussi moins cher.

LA DAME. (Mécontente.) Et pourquoi moins cher ?

LA BRUNE. C’est une spécificité du bisness. Dans ce genre d’affaires, plus on a de pratique, plus bas est le revenu. En gros, si vous le voulez, je peux vous trouver les contacts indispensables.

LA DAME. (Après avoir regardé autour d’elle, sur ses gardes.) Je vous en serai très reconnaissante.

LA BRUNE. Il me semble, cependant, que vous avez des principes fermes, et une conscience, et une morale…

LA DAME. Tout ça, c’est du passé. Quand on n’a pas d’argent, on ne peut pas, non plus, avoir de principes.

šLa Jeune fille fait irruption dans la pièce.

LA JEUNE FILLE. Je veux parler avec vous !

LA BRUNE. Pas question. La Gérante a déjà parlé avec toi.

LA JEUNE FILLE. Mais c’est très important !

LA BRUNE. Eh bien ! d’accord. Je te donne une minute. (À la Dame.) En attendant, vous pouvez y aller. On vous appellera.

LA DAME. Bien. (Elle inscrit son numéro de téléphone sur une feuille de papier, le remet à La Brune et sort.)

LA BRUNE. Alors ?

LA JEUNE FILLE. Le fait est que vous distribuez des pilules !

LA BRUNE. La Blonde a déjà fait part de sa joie ? Oui, et donc ?

LA JEUNE FILLE. J’en ai très besoin !

LA BRUNE. Personne ne distribue rien. Des recherches sont en cours, tout simplement.

LA JEUNE FILLE. Je suis prête à les tester gratuitement. Et s’il faut encore des volontaires, demain, je vous amènerai toutes les filles de notre classe.

LA BRUNE. Comprends-le, il est interdit de soumettre les mineures à cette expérience.

LA JEUNE FILLE. Et c’est bien dommage. Elles en ont justement besoin plus que tout.

LA BRUNE. Va, ma petite. Nous t’appellerons.

LA JEUNE FILLE. Quand ?

LA BRUNE. Dans trois ans.

šLa Jeune fille mécontente sort. Entre la Femme d’affaires.

LA FEMME D’AFFAIRES. (Sans attendre de questions.) On m’a tout raconté. Je connais vos exigences et je sais que je ne conviens pas. Si bien, que notre entretien n’a pas lieu d’être.

LA BRUNE. Asseyez-vous, quand même, nous allons parler.

LA FEMME D’AFFAIRES. Des pilules ? J’utilise un autre moyen, le plus efficace, le moins nuisible et totalement gratuit. Pour être précise, la continence.

LA BRUNE. Chacun de nous porte au fond de soi sa douleur, qu’il se refuse à clamer. Asseyez-vous.

šLa femme s’assoit.

J’ai une proposition à vous faire. Ça ne rapporte pas beaucoup, mais c’est mieux que rien. Et le travail est facile.

LA FEMME D’AFFAIRES. En accord avec ma spécialité ?

LA BRUNE. Non. Pas du tout.

LA FEMME D’AFFAIRES. Mais, à part ma profession, je ne sais rien, je ne sais rien faire.

LA BRUNE. Mais on ne vous demande aucun savoir ni savoir-faire.

LA FEMME D’AFFAIRES. (Méfiante.) Qu’est-ce que c’est donc que ce travail ?

LA BRUNE. Pour vous décider à l’accepter, il vous faudra surmonter certaines de vos défenses.

LA FEMME D’AFFAIRES. Non !š (Après une courte pause.) Et de quoi s’agit-il ?

LA BRUNE. L’École des Beaux-Arts a besoin d’un modèle nu.

LA FEMME D’AFFAIRES. Et c’est à moi que vous le proposez ?

LA BRUNE. Pourquoi pas ? Vous avez un corps superbe. Et il n’est besoin de rien autre chose.

LA FEMME D’AFFAIRES. Et il faudra que je pose allongée et nue ?

LA BRUNE. Allongée, assise ou debout, ce sera comme on vous dira.

LA FEMME D’AFFAIRES. Nue, aux yeux de tout le monde ?

LA BRUNE. Tu préfères être nue devant un seul homme ?

LA FEMME D’AFFAIRES. (Ayant quelque peu réfléchi.) Ça dépend de qui est cet homme.

LA BRUNE. C’est déjà une autre chanson.

LA FEMME D’AFFAIRES. Je peux, peut-être, essayer ? Je pense qu’il n’y a pas grand risque à essayer. On dit que les artistes voient dans le nu non pas la femme, mais seulement l’objet à dessiner.

LA BRUNE. Ne compte pas là-dessus. Les artistes sont aussi des hommes. La différence est qu’un homme ordinaire appelle maîtresse son amie, et qu’un artiste l’appelle sa muse. Mais tout dépend, bien sûr, du modèle.

LA FEMME D’AFFAIRES. Eh bien ! je suis prête. Maintenant, s’il le faut.

LA BRUNE. Tu parles sérieusement ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Puisque je me suis déjà décidée, à quoi bon reporter ?

LA BRUNE. J’ai entendu les propos récents que tu tenais à ce jeune homme. Il te faisait des avances et tu le repoussais constamment. Dis-moi, pourquoi ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Je ne sais pas. Par sottise. Instinctivement, j’ai l’habitude de résister. Même, lorsqu’en réalité je veux céder. Et, en plus, j’ai peur.

LA BRUNE. De quoi ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Je ne sais pas. Sans doute, d’être déçue. Chaque homme, pour moi, soulève un nouvel espoir. Un espoir qui jamais ne s’est réalisé… (Elle se lève, va vers la porte mais s’arrête à la sortie.) Merci.

LA BRUNE. Faites venir la dernière personne qui reste.

LA FEMME D’AFFAIRES. Bien. (Elle sort.)

šEntre l’Homme.

LA BRUNE. Asseyez-vous. Je veux vous aider. Vous êtes réellement sculpteur ?

L’HOMME. Vous voulez que je fasse votre buste ? En marbre ?

LA BRUNE. À l’instant vient de sortir une femme dont le buste est autrement plus beau que le mien. Effectivement marmoréen.

L’HOMME. Moi aussi, je l’avais remarqué.

LA BRUNE. Pourquoi ne la prendriez-vous pas comme modèle ?

L’HOMME. Question d’argent ! Ce foutu argent !

LA BRUNE. Peut-être, accepterait-elle de poser pour vous tout en vous faisant crédit. Un jour, vous paierez vos dettes.

L’HOMME. Et qui est-elle, en gros ?

LA BRUNE. Une honnête femme intelligente, belle et instruite et pour toutes ces raisons, naturellement malchanceuse. Et vous, je ne sais pas si vous êtes un honnête homme, mais vous aussi vous êtes malchanceux. Je suis certaine que d’être ensemble vous portera chance.

L’HOMME. Je peux poser une question ?

LA BRUNE. Essayez de la poser.

L’HOMME. On m’a dit que vous êtes restée une heure et demie dans la salle d’attente avec toutes les autres, pour ainsi dire incognito. Pourquoi ?

LA BRUNE. Par ce biais, j’ai obtenu des candidates des informations beaucoup plus complètes et vraies que je ne les aurais obtenues dans un entretien formel. Ça a été un entretien réel. Il y a une autre raison, mais j’en parlerai quand tout le monde sera réuni. À ce propos, faites-les venir.

šTous les personnages se rassemblent dans la salle d’attente. La Gérante sort de son bureau et s’assoit à côté de la Brune. Celles qui ont été appelées s’assoient aussi. L’homme, hasard ou pas, se retrouve assis à côté de la Femme d’affaires.

Mesdames, une seule candidature s’est trouvée convenir à notre commanditaire, mais nous pouvons, d’une certaine manière, compenser le temps que vous avez perdu.

LA DAME. Et comment, au juste ?

LA BRUNE. Nous procédons à une expérience sur commande d’une firme. Le but étant d’étudier le comportement de femmes dans des circonstances déterminées. C’est pourquoi, la rencontre d’aujourd’hui a été filmée.

LA FEMME D’AFFAIRES. Mais c’est une violation du secret de la vie intime !

LA GÉRANTE. C’est tout à fait vrai. C’est pourquoi l’enregistrement ne sera utilisé que dans le cercle étroit d’experts exclusivement à des fins scientifiques.

LA FEMME D’AFFAIRES. Et elle ne va pas ensuite faire le tour de tous les mobiles ?

LA GÉRANTE. Personne d’étranger ne verra jamais ce qui s’est passé dans cette pièce. Nous fixerons cette condition dans le contrat. Mais si l’un, au moins, d’entre vous n’est pas d’accord, l’enregistrement sera détruit.

LA DAME. Et si nous sommes d’accord, nous serons rétribués ?

LA GÉRANTE. Naturellement. Bien que modiquement.

LA DAME. Je suis d’accord.

LA BLONDE. Moi aussi. D’autant plus, que je n’ai rien dit de choquant. Qu’ils regardent tous, s’ils veulent.

LA JEUNE FILLE. Je suis d’accord. S’il le faut, je peux me laisser filmer sur vidéo, encore une fois. Et même d’un autre genre.

LA BRUNE. (À l’Homme et à la Femme d’affaires.) Bon, et vous ?

LA FEMME D’AFFAIRES. Je ne sais pas…

LA GÉRANTE. La décision doit être unanime, car elle concerne tout le monde.

L’HOMME. Nous sommes d’accord.

LA DAME. Et est-ce qu’il y a possibilité d’être payés un peu plus ?

LA GÉRANTE. (Après réflexion.) Probablement, oui. Nous pouvons faire un texte de cette vidéo et remettre à un théâtre la pièce obtenue. Vos rôles y seront joués par des artistes et personne ne devinera qu’il s’agit précisément de vous. Et vous percevrez des honoraires décents.

LA BLONDE. Et est-ce que je pourrai jouer mon propre rôle dans cette pièce ?

LA BRUNE. Pourquoi pas ? Et donc, qui est « pour » ?

šTous lèvent la main.

Accepté à l’unanimité. Eh bien ! je vous invite tous à la future première.

šMusique. Les artistes saluent.

šLa Gérante décroche le fusil du mur et tire en l’air. Des ballons de couleur tournent en l’air, ainsi que des confettis.

 

Rideau