Valentin Krasnogorov

 

Aujourd'hui ou jamais

Comédie en deux actes

 

Traduction  Daniel Mérino

 

ATTENTION ! Tous les droits d’auteur de la pièce sont protégés par les lois de la Russie, le droit international et appartiennent à l’auteur. Il est interdit d’éditer et rééditer, de reproduire, de jouer en public, de mettre sur Internet des représentations de la pièce, toute adaptation cinématographique, toute traduction en langue étrangère, d’apporter des modifications au texte de la pièce lorsqu’elle est mise en scène (y compris une modification du titre) sans autorisation écrite de l’auteur.

 

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Valentin Krasnogorov

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Daniel Mérino

merinorus@gmail.com 



© Valentin Krasnogorov

 

ANNOTATION

Une exploration du mariage moderne sous forme de comédie, amère et très drôle. Les critiques de la Russie, de la Pologne, de la Bulgarie et de la République tchèque ont noté « le sens profond et l'esprit de cette pièce pleine d'une sagesse qui sonne comme un avertissement », sa « construction magnifique et son dialogue étincelant ». En Bulgarie, la pièce a remporté le prix de « la meilleure comédie de la saison ». Un célèbre metteur en scène a conclu l'avant-propos de cette pièce par ces mots : "Si vous n'avez pas peur d'un miroir, dépêchez-vous de le regarder." Le sujet : le mari et la femme invitent deux de leurs amis (un homme et une femme) à une fête. Tous les quatre sont liés par des relations complexes et chacun attend la décision de son sort : aujourd'hui ou jamais. :.

2 rôles féminins, 2 rôles masculins. Intérieur





Personnages :

 

LE MARI

LA FEMME

L’AMI

L’AMIE



 

À propos de l'auteur

Le nom de Valentin Krasnogorov est bien connu des amateurs de théâtre en Russie et dans de nombreux pays. Ses pièces “Chambre de la mariée”, “Chien”, “Passions chevaleresques”, “Les charmes de la trahison”, “L’amour à perte de mémoire”, “Aujourd’hui ou jamais”, “Allons faire l’amour !”, “Les rendez-vous du mercredi”, “Sa liste à la Don Juan”, “Cruelle leçon”, “Rencontre facile”, “Les trois beautés”, et d’autres encore, mises en scène dans plus de 400 théâtres, ont été chaleureusement accueillies par les critiques et les spectateurs. Le livre de l’écrivain “Quatre murs et une passion” sur l’essence du drame comme genre de la littérature a mérité les éloges de personnalités en vue du théâtre. Des réalisateurs exceptionnels, tels que Gueorgui Tovstonogov, Lev Dodine et Roman Viktiuk ont travaillé sur la mise en scène de certaines de ses pièces.

Valentin Krasnogorov, docteur ès sciences techniques, est l’auteur de monographies et d’articles dans les domaines de sa spécialité. Qu’il s’adonne au genre dramatique témoigne de ce qu’il a quelque chose à dire avec ses pièces. C’est avec la même habileté, qu’il crée des pièces en un ou plusieurs actes dans des genres divers : comédie, drame, tragédie. La tension et les conflits de ses pièces trouvent leur résolution dans des dialogue animés et une action rapide. L’auteur utilise des situations paradoxales et des intrigues inhabituelles pour entraîner les lecteurs et les spectateurs dans des mondes créés par son imagination. Satire acérée, sens de l’humour subtil, grotesque, absurdité, lyrisme, art de saisir dans ses profondeurs la nature humaine, telles sont les principales caractéristiques des œuvres de Krasnogorov.

Les pièces du dramaturge sont fermement ancrées dans le répertoire des théâtres, passant le cap de centaines de représentations. Les critiques soulignent que “les pièces de Krasnogorov traversent facilement les frontières” et qu’elles appartiennent aux meilleures pièces modernes”. Nombre d’entre elles sont traduites, mises en scène dans les théâtres, radiodiffusées, adaptées pour la télévision dans divers pays (Australie, Albanie, Angleterre, Bulgarie, Allemagne, Inde, Chypre, Mongolie, Pologne, Roumanie, Slovaquie, Etats-Unis, Finlande, Monténégro, République tchèque). L’auteur a remporté plusieurs prix dans des festivals de théâtre à l’étranger, notamment le “Prix du meilleur drame” et le “Prix du spectateur”.

Krasnogorov est également écrivain et publiciste, auteur d’articles sur le théâtre et la dramaturgie, auteur de nouvelles, d’histoires brèves et d’essais publiés dans diverses publications.

Valentin Krasnogorov est membre de l’Union des écrivains et de l’Union des gens du théâtre de Russie, lauréat du prix Volodine. Il a fondé la Guilde des dramaturges de Saint-Pétersbourg et est l’un des fondateurs de la Guilde de Russie. Sa biographie figure dans de prestigieux ouvrages de référence du monde : “Who’s Who in the World” (USA), “International Who’s Who in the Intellectuals” (Angleterre, Cambridge), etc.



 

Première partie

 

La scène représente en coupe l’appartement du Mari et de la Femme : la salle à manger, la chambre et la cuisine. La vie de la famille se révèle sous tous ses angles. Parmi les objets meublant la salle à manger, un cactus en pot. Dans la chambre, un grand lit à deux places, une grande armoire à linge et un miroir mural. La cuisine est bien équipée.

Au début de l’acte, la cuisine et la chambre sont vides. Dans la salle à manger, l’Ami écoute froidement le discours confus du Mari excité. Le Mari parcourt la pièce d’un pas nerveux, se heurtant à tout moment au cactus.

 

LE MARI. Troisièmement, elle a un caractère impossible.

L’AMI. Disons que le tien n’est pas, non plus, un cadeau.

LE MARI. Tu prends toujours son parti. Quatrièmement…

L’AMI. On l’écrit, peut-être, histoire de ne pas oublier ?

LE MARI. Pas la peine. C’est gravé, tu veux savoir comment ? (Il abaisse quatre doigts.) Quatrièmement et c’est le principal… Non, pas le principal, ce sera pour après, mais c’est très important : elle ne partage aucun de mes centres d’intérêt. Hier, je lui dis : j’ai des ennuis au travail, et elle, je n’arrive pas à trouver des boutons verts assortis à ma robe. C’est ça notre vie. La seule chose que nous ayons en commun, c’est d’être de sexe différent.

L’AMI. Tu as fini ?

LE MARI. Ce n’est que le début ! Cinquièmement : elle ne sait absolument pas élever notre enfant. Et vas-y, que je te fais des bisous-bisous, des gouzi-gouzi ! Tu crois, toi, que c’est par douceur naturelle ? Tu parles ? 

L’AMI. Que veux-tu, une mère est une mère.

LE MARI. Pas une mère, une couveuse. Sa seule obsession, gaver le petit de "Blédine" ou l’emmitoufler. C’est autre chose chez Lachèvre…

L’AMI. Quelle chèvre ?

LE MARI. Comment, tu ne connais pas Lachèvre ?!

L’AMI. C’est la première fois que j’en entends parler.

LE MARI. Voyons, mon vieux, ne pas connaître Lachèvre ! C’est pas grave, je te le ferai connaître. Sa femme élève leur enfant, ça fait plaisir à voir ! Tiens, prenons…

L’AMI. Tu me parleras de Lachèvre, après.

LE MARI. Entendu. Sixièmement… Et zut !

L’AMI. Qu’est-ce qu’il t’arrive ?

LE MARI. Je me suis piqué avec le cactus… (Rendu furieux, il donne un coup de pied sur le vase.)

L’AMI. Agite moins les bras.

LE MARI. J’en étais où ? Ah ! oui, sixièmement…

L’AMI. Septièmement.

LE MARI. Sixièmement. 

L’AMI. Si tu y tiens, alors, va pour sixièmement.

LE MARI. Sixièmement, et c’est le principal… Non, pas le principal, mais c’est très important… Tu ne devines pas ?... Ses parents.

L’AMI. Tu veux dire, ta belle-mère ?

LE MARI. De la belle-mère, je n’en parle plus, ce fléau est infligé à chacun. Mais ma femme a une kyrielle de parents et tous me donnent des leçons de vie. Pas un seul week-end de libre, il faut forcément aller souhaiter sa fête à une tante Machin. Ajoute à cela toutes sortes d’amies et les maris de ces amies. Tu crois épouser une femme, tu te retrouves à vivre avec une horde entière. C’est comme réserver à l’hôtel une chambre pour deux et se retrouver dans une chambrée de caserne pour quarante soldats. Seulement, ce n’est pas pour une nuit, mais pour la vie.

L’AMI. Disons que, côté parents, tu es servi aussi.

LE MARI. Tu parles d’une comparaison, ses parents et les miens. (Après avoir poussé un soupir.) Regarde Lachèvre, du côté des parents de sa femme il n’a que sa belle-mère, et encore celle-ci leur envoie-t-elle, une fois par an seulement, et Dieu sait d’où, des cartes de vœux… (Il marche à travers la pièce, contournant prudemment le cactus.)

L’AMI. Ça y est ? C’est tout ? (Gagné par la gaieté.) Et si on ouvrait une bouteille, en attendant ?

LE MARI. C’est gênant. Attendons un peu.

L’AMI. (Après avoir poussé un soupir.) Eh bien ! attendons… Septièmement, qu’avons-nous ?

LE MARI. Septièmement… Et si on l’écrivait, effectivement ?

L’AMI. Ne me dis pas que tu te rappelles tout, point par point.

LE MARI. Et comment donc ! Je recommence ?

L’AMI. Pas la peine. Reprenons, plutôt, au septièmement.

LE MARI. Bien. Septièmement, et c’est le point important, et cette fois, le plus important, effectivement : elle ne m’aime pas. Regarde, nous palabrons tous sur le devoir, la responsabilité, la tolérance, le compromis ; au dire de tous, il n’y a pas de gens parfaits, il faut prendre la vie comme elle vient et tout à l’avenant, mais voilà, à y réfléchir, si nous vivons sans nous aimer, ne sommes-nous pas des salauds ? (Il heurte à nouveau le cactus et de colère envoie un coup de pied.)

L’AMI. Mais, mon cher, que vient faire l’amour là-dedans ? Je trouve même bizarre de t’écouter. L’amour est l’affaire de deux personnes, le mariage relève d’un concept social. 

LE MARI. (Après avoir gardé le silence.) Je ne peux pas continuer. Tiens, tu vois ce cactus ? Ça lui sert à quoi cette monstruosité à piquants ? (Hystérique.) À quoi ? Non mais, dis-moi, à quoi ?!

L’AMI. Calme-toi.

LE MARI. Non ! (Fermement.) C’est bon ! Je divorce !

L’AMI. Ne t’emballe pas.

LE MARI. La coupe est pleine.

L’AMI. Vous vous êtes disputés, ou quoi ?

LE MARI. Qu’est-ce que tu vas chercher ? Oui, bon… un peu.

L’AMI. Un jour pareil ? Le jour de votre fête !

LE MARI. Les époux se disputent le plus souvent, justement, pendant les fêtes et les week-ends. Mais nous, nous y ajoutons les jours ouvrables.  Mais désormais, c’est fini !

L’AMI. Attends, ne t’enflamme pas ! Déjà l’année dernière, tu t’apprêtais à divorcer, mais tu as fait marche arrière.

LE MARI. Cette fois-ci, ma décision, c’est du béton. Tu ne me feras pas revenir en arrière.

L’AMI. Mais, je n’y pense même pas. Puisqu’il n’y a pas d’autre issue…

LE MARI. Justement, il n’y en a pas. C’est pour ça que je t’ai demandé de venir un peu plus tôt, pour te demander conseil.

L’AMI. À propos de quoi ?

LE MARI. Eh bien !... Je dois divorcer ou pas ?

L’AMI. À quoi bon un conseil ? Tu as déjà décidé, non ?

LE MARI. Ma décision est en béton.

L’AMI. Puisque ta décision est bétonnée, il ne te reste qu’à divorcer.

LE MARI. Et le petit ? Le laisser à cette petite bourgeoise pour qu’elle l’élève à son image ?

L’AMI. Alors, ne divorce pas.

LE MARI. (Avec amertume.) « Ne divorce pas… » Il y a le petit, bien sûr, mais moi aussi je veux du bonheur. Ou je n’y ai pas droit ?

L’AMI. Si.

LE MARI. Tu diras, sans doute, que l’enfant a besoin de son père.

L’AMI. Oui.

LE MARI. Voilà ce que je te répondrai : si je ne m’extirpe pas de ce cauchemar, je ferai un infarctus et je finirai ma vie dans un caniveau. Et un enfant, de quel père a-t-il besoin ? D’un père vivant ou mort ?

L’AMI. Vivant, je pense.

LE MARI. Et qu’est-ce qui est pire pour un enfant, voir ses parents séparément ou vivre éternellement au milieu de disputes ?

L’AMI. (Après un léger temps de réflexion.) Ma foi, en ce cas, divorce.

LE MARI. Divorcer, c’est vite dit. Et j’irai vivre où ? Je viens juste, comme qui dirait, de m’installer, j’ai acheté un appartement… À propos, comment le trouves-tu ? Il a du cachet, maintenant, non ?

L’AMI. C’est un bijou d’appartement.

LE MARI. Regarde, j’ai installé un bar dans le meuble salon.  (Il fait une démonstration.) Tu relèves la porte rabattable, la lampe s’allume. Tu appuies sur le bouton, la bouteille avance. Tu appuies sur le bouton, la bouteille avance.

L’AMI. C’est futé.

LE MARI. (Il referme le bar.)  J’ai la poisse, vieux. Je me suis plus ou moins mis dans mes meubles, j’ai amoncelé tout un fatras de choses, et à présent, quoi ?  Louer un cagibi? Je n’ai quand même pas vingt ans, pour recommencer à zéro ?

 L’AMI. Ne divorce pas.

LE MARI. Donc, je dois galérer toute ma vie ? (Après être resté pensif.) Je vais me pendre ! Ici même, sur place. Est-ce qu’il y a une corde ?

L’AMI. Oui. (Il sort une pelote de ficelle de son porte-documents et le remet au mari. Celui-ci l’étudie avec intérêt et teste sa solidité.)

L’AMI. Excellente ficelle. Où l’as-tu achetée ?

L’AMI. Ici, au magasin d’en face.

LE MARI. Il faut que nous en achetions une pareille, nous aussi, on n’a rien pour sécher le linge. (Se reprenant.) Putain, qu’est-ce que je raconte ? Qu’elle s’occupe elle-même du linge et des cordes !

L’AMI. Alors, divorce.

LE MARI. Et je vais le faire. Seulement, le point négatif, c’est que les gens vont commencer à jaser. On a beau dire, mais il y a dans le divorce quelque chose de déshonorant. Mais ce n’est pas à toi que je vais l’expliquer, tu es toi-même divorcé.

L’AMI. Oui, vieux frère, pour ça, on ne te félicite pas.

LE MARI. J’aimerais bien savoir pourquoi.

L’AMI. Que veux-tu ? La famille, c’est le noyau de la société. En détruisant la famille, tu détruis la société. Et donc, elle a un regard désapprobateur.  De plus, chaque divorce est un naufrage moral, l’aveu d’une défaite personnelle. C’est pour cela qu’on ne félicite pas.

LE MARI. Tu n’imagines pas quel charivari s’en suivrait ! Toute sa famille rappliquerait en courant. Et la mienne, aussi. 

L’AMI. C’est toujours comme ça. Quand tu as besoin d’aide, tu ne trouves personne, par contre, tout le monde s’entend à mettre des bâtons dans les roues.

LE MARI. (Roulant des yeux et prenant une autre voix.) « Mon Dieu, (de sa voix.) dira la tante de la voisine de sa cousine, (avec la voix de la « tante ») vous viviez pourtant si bien ! » (De sa voix.) Si elle savait l’énergie qu’il faut pour maintenir les apparences ! Je vais te dire : un mariage heureux, c’est une illusion d’optique. Vu de l’extérieur, tu crois que ça existe, mais à l’intérieur, ça n’existe pas. Et ça ne peut pas exister. Simplement les uns arrivent à mieux masquer leurs différends, et les autres moins bien. (Confidentiellement.) Si toute la smala me tombe dessus pour me persuader de me réconcilier, je céderai. Je suis quelqu’un de faible.

L’AMI. Alors, ne divorce pas.

LE MARI. Merci, pour tes conseils, un coup « divorce », un coup « ne divorce pas ». Tu penses quoi, vraiment ?

L’AMI. Honnêtement ?

LE MARI. Non, hypocritement !

L’AMI. Ne divorce pas.

LE MARI. Pourquoi ?

L’AMI. Pour plusieurs raisons. La plus importante, c’est que tu n’es pas encore mûr.

LE MARI. Qu’est-ce que ça veut dire « pas mûr » ?

L’AMI. Vu que tu demandes conseil, c’est donc que c’est une démarche prématurée.

LE MARI. Tu crois ?

L’AMI. Imagine, par exemple, qu’il y ait le feu chez toi. Qu’est-ce que tu vas faire ? T’enfuir en courant ou demander conseil à tes amis ? « D’une part, il faudrait te sauver, d’autre part, ça serait dommage de perdre le service à thé. » Si tu ne te sens pas brûler, étouffer, périr, alors prends patience.

LE MARI. Et si je ne veux pas, si je ne peux pas patienter ?

L’AMI. Qu’est-ce que tu as à t’exciter ? Tout adulte, soit a divorcé, soit a voulu divorcer, soit voudra divorcer. Ne t’imagine donc pas, que tu es tout seul au monde à être aussi malheureux. C’est la même chose pour tous. Seulement eux, ils n’ont pas sept points, mais soixante-dix.

LE MARI. Moi, c’est sept cents. Tu veux que je te les énumère tous ?

L’AMI. Pas besoin.

LE MARI. Non, non, je vais te les dire. (Il compte sur les doigts.)

L’AMI. Pas la peine.

LE MARI. Huitièmement…

L’AMI. Ça suffit !

LE MARI. Bref, j’ai pris une ferme décision. Dès qu’elle arrive, là, je lui dis tout.

L’AMI. Est-ce que ça vaut la peine de gâcher votre fête ?

LE MARI. Ce n’est pas une fête, mais l’anniversaire d’un deuil. Aussi, mettrai-je une croix.

L’AMI. Tu le regretteras, ensuite.

LE MAI. Tu es là, à parler d’incendie, de je ne sais quoi, mais, tu sais pourquoi je supporte ? Parce que je ne suis plus un être humain, je suis un cadavre carbonisé. Je suis un cimetière à moi tout seul. Tous mes rêves, mes projets, mes espoirs, tout cela est enterré. Mais, ça m’est bien égal.  (De plus en plus excité.) Dès qu’elle entrera…

Entre la Femme, une belle jeune femme. Elle a sur les bras des paquets, des rouleaux, des boîtes et une paire de gants de boxe. Les deux amis se taisent, confus.

LA FEMME. (Embrassant son mari.) Bonne fête, mon cher. C’est pour toi. (Elle lui remet les gants.)

LE MARI. Qu’est-ce que je vais faire de gants de boxe ?

LA FEMME. En ce jour particulier, j’avais envie de t’offrir quelque chose de viril. C’est agréable de sentir près de soi un homme véritable. C’est du moins ce que disent les copines.

LE MARI. Mais, je ne pratique pas la boxe.

LA FEMME. Ah bon ? Tu en parles si souvent… Je me suis dit que tu la pratiquais. (Elle tend la main à l’Ami.) Bonjour.

L’AMI. Bonne fête. (Il sort des fleurs de son porte-documents et les remet à la Femme.)

LA FEMME. Merci. Tu es très attentionné. (Lorgnant du côté du mari.) Ce n’est pas comme certains.

LE MARI. (À l’Ami, fort.) Je crois que tu t’apprêtais à fumer ?

L’AMI. Moi ?! Ah ! oui… (Tout bas, au Mari.) Tu veux avoir une explication avec elle ? À quoi bon se hâter ?

LE MARI. (Fort.) Prends le cendrier.

L’AMI. (Tout bas.) Ne divorce pas, tu le regretterais.

LE MARI. (Fort.) Tu veux un briquet ?

L’AMI. Merci, pas besoin. (Il sort.

LE MARI. (Après avoir longuement hésité.) Il faut que je te parle.

LA FEMME. Moi aussi. (Elle place les fleurs dans un vase.)

LE MARI. Voilà…

LA FEMME. Tu as acheté la vodka ?

L’HOMME. Non.

LA FEMME. Je te l’avais pourtant demandé !

LE MARI. Je n’ai pas eu le temps.

LA FEMME. Je serais curieuse de savoir à quoi tu étais si occupé.

LE MARI. J’ai essayé de te trouver un cadeau.

LA FEMME. Tu l’as trouvé ?

LE MARI. Oui. Mais il ne s’agit pas de ça. Vois-tu, je me suis longtemps demandé…

LA FEMME. (L’interrompant.) Moi aussi je me demande ce que tu m’as acheté. Du parfum ?

LE MARI. Non, pas un parfum.

LA FEMME. Quoi alors ? Une montre ?

LE MARI. Non plus. Toi, tu as pris quelque chose de viril pour moi, moi, quelque chose de féminin pour toi.

LA FEMME. Une casserole, peut-être ?

LE MARI. Tu verras, après. Mais maintenant, il ne s’agit pas de ça. J’ai longuement réfléchi et j’en suis venu à la conclusion…

LA FEMME. Mon cher, gardons les conclusions pour demain. On n’a pas le temps, aujourd’hui.

LE MARI. Mais, il faut bien à un moment donné…

LA FEMME. Oui. Absolument. Mais pas maintenant. Montre-moi plutôt le cadeau.

LE MARI. (Il sort à contrecœur son paquet.) Ce n’est rien d’extraordinaire.

LA FEMME. (Elle défait le paquet et découvre une combinaison.) Comme c’est charmant ! Ma couleur préférée. Je peux l’essayer, tout de suite ? (Elle ôte sa robe et ses dessous.)

LE MARI. Écoute-moi, tout de même. Ma décision ne sera pas pour toi une surprise, car depuis longtemps déjà, d’une manière ou d’une autre…

LA FEMME. (Dans sa nouvelle combinaison.) Tu la trouves comment ?

LE MARI. Pas mal du tout.

LA FEMME. Je te plais comme ça ?

LE MARI. (Tenant encore les gants dans ses mains, sur un ton indifférent.) Oui.

LA FEMME. (Elle enlace et embrasse son Mari.) Merci.

LE MARI. (Dans les bras de sa Femme.) De rien. Je voulais te dire…

LA FEMME. (Elle lui ferme la bouche par un baiser.) Il ne faut pas parler du tout. (Elle enlace fortement son Mari. Il laisse tomber ses gants et, involontairement, l’enlace en retour.)

LE MARI. C’est vrai, qu’elle te va bien.

LA FEMME. Elle n’est pas trop courte ?

LE MARI. Juste ce qu’il faut. (Il l’attire vers lui et l’enlace plus fort.) La porte est fermée ?

LA FEMME. Non.

LE MARI. Et si on la fermait ?

LA FEMME. Et nos invités ?

LE MARI. Ils attendront.

LA FEMME. C’est gênant.

LE MARI. On s’en fiche.

LA FEMME. Tu voulais me parler ?

LE MARI. Après.

LA FEMME. Parlons, si tu veux.

LE MARI. Pas maintenant.

LA FEMME. On tape.

LE MARI. Il t’a semblé.

LA FEMME. Quelqu’un arrive.

LE MARI. C’est juste une impression.

      Entre l’Ami.

L’AMI. Hum ! hum !... Je dérange ?

LA FEMME. (Prenant une tranquille contenance.) Pas du tout.

LE MARI. Tu n’es pas un étranger, voyons.

LA FEMME. Je serai prête dans cinq minutes. (À son Mari.) N’oublie pas la vodka. 

La Femme regagne la chambre et s’habille, s’observant attentivement dans le miroir. Le Mari met les gants et, évitant de regarder son Ami, commence à boxer, portant des coups à un adversaire imaginaire.

L’AMI. Eh bien ?

Le Mari continue de boxer.

      Eh bien ? Comment ça s’est passé ?

LE MARI. Tu parles de quoi ?

L’AMI. Tu lui as parlé ?

LE MARI. Pas eu le temps.

L’AMI. T’as eu peur ?

LE MARI. Moi peur ? Tu me connais mal. Simplement, elle est rusée comme une fouine.

L’AMI. Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?

LE MARI. Rien.

L’AMI. Et toi ?

LE MARI. Rien, non plus. D’ailleurs, à quoi bon ? C’est suffisamment clair comme ça. Il vaut mieux tout laisser tomber et partir. (Il ôte ses pantoufles et chausse ses mocassins.)

L’AMI. (Inquiet.) C’est sérieux ?

LE MARI. (Enfilant son imperméable.) Tu crois que je plaisante ? (Il prend une petite valise.)

L’AMI. Où vas-tu ?!

LE MARI. Acheter de la vodka. Elle me l’a demandé. Je reviens tout de suite. (Il sort.)

      La Femme, sortant de la chambre, revient dans la salle à manger. Pause.

LA FEMME. Alors ?

L’AMI. (Avec hésitation.) Quoi « alors » ?

LA FEMME. De quoi parliez-vous avant mon arrivée ?

L’AMI. (Évasif.) De choses et d’autres.

LA FEMME. Ne tourne pas autour du pot. Je sais bien, qu’il a remis, à nouveau, le divorce sur le tapis.

L’AMI. Puisque tu le sais, à quoi bon demander ?

LA FEMME. Ce qu’il a dit lui, je m’en moque éperdument. Mais ce qui m’intéresse beaucoup, c’est ce que toi tu as répondu.

L’Ami reste silencieux.

      Naturellement, tu as essayé de le dissuader, c’est ça ?

L’Ami fait un geste vague.

      Je te demande, si c’est ça !

L’AMI. En gros, oui, c’est ça.

LA FEMME. Et essaie, après cela, de dire que tu as une conscience.

L’AMI. Écoute…

LA FEMME. (Elle prend une nappe en silence.) Aide-moi.

L’AMI. (L’aidant à mettre la nappe sur la table.) Mais qu’est-ce que je pouvais faire ? Tu sais bien, comment il part au quart de tour.

LA FEMME. Justement, il fallait le persuader de divorcer. Il ne prendra jamais la décision de lui-même.

L’AMI. Je ne pouvais, quand même pas…

LA FEMME. (Elle lui met les verres dans les mains.) Place-les sur la table.

L’AMI. Nous serons combien ?

LA FEMME. Quatre.

L’AMI. Pourquoi si peu ?

LA FEMME. C’est une date anniversaire comme une autre, et puis nous n’avons pas les moyens. Rapproche les chaises.

L’AMI. Le cactus va gêner. Si on l’enlevait ?

LA FEMME. Qu’il reste où il est. (Elle enlève soigneusement la poussière du cactus avec une brosse.)

L’AMI. (Disposant les verres.) Qui sera la quatrième personne ?

LA FEMME. Une amie.

L’AMI. Je la connais ?

LA FEMME. Non. Mais elle te plaira. Tu peux lui faire la cour.

L’AMI. J’ai ton autorisation ?

LA FEMME. C’est mieux que de donner des conseils stupides à mon mari.

L’AMI. Pourquoi « stupides » ?

LA FEMME. Dans cette histoire, tu as une conduite mesquine et vile.

L’AMI. Vas-y plus doucement, tout de même.

LA FEMME. Piqué au vif, hein ?

L’AMI. Pas du tout.

LA FEMME. Tu mens. J’ai visé juste, aussi, tu as pris la mouche.

L’AMI. J’ai, quand même, le droit de vouloir son bien.

LA FEMME. Et le mien ?

L’AMI. Le tien aussi. Mais j’ai fait ma scolarité avec lui, dans les mêmes classes.

LA FEMME. Et avec moi ? 

L’AMI. Avec toi aussi. Mais il est, tout de même, mon ami.

LA FEMME. Et moi ? Je suis quoi moi, pour toi ?

L’AMI. Toi ?... Comment te dire… Tu sais bien.

LA FEMME. Et plus précisément ? Parle, n’aie pas peur. Ce n’est pas un gros mot.

L’AMI. Eh bien !... Mon amie.

LA FEMME. Oh ! quelle délicatesse.

L’AMI. Écoute… (Il veut l’enlacer.)

LA FEMME. (Elle lui met les assiettes dans les mains.) Tiens.

L’AMI. Pour quoi faire ?

LA FEMME. Pour les tenir.

L’AMI. D’après toi, quand il te couvrait de reproches, je devais en convenir ?

LA FEMME. Vu la relation, que nous avons, toi et moi, tu devrais, au moins, faire semblant de vouloir me voir libre. Mais tu crains, plus que tout, de me voir soudain sans mari.

L’AMI. (Répliquant mollement.) Mais non, pourquoi…

LA FEMME. (Sèchement.) Parce qu’une « amie » mariée, c’est plus confortable. Elle ne vous dérange pas, ne vous colle pas, ne vous prend pas de temps, ne trouble pas votre repos, ne se mêle pas de vos affaires et n’attente pas à votre sacro-sainte liberté. Elle fait juste ce qu’on attend d’elle et disparaît jusqu’au rendez-vous suivant. Pratique, non ? Et le principal…

L’AMI. Calme-toi.

LA FEMME. …Et le principal, c’est que tu peux te donner l’air de vouloir rester à jamais avec elle, oui mais voilà, hélas, elle n’est pas libre.

L’AMI. Arrête.

LA FEMME. Car je sais, que, plus que tout au monde, tu crains de te marier.

L’AMI. J’ai eu une expérience amère.

LA FEMME. C’est du chiqué !

L’AMI. Tu ne sais pas ce que j’ai dû endurer avec mon ex-femme.

LA FEMME. Paroles. Paroles. Tu crois qu’on peut te croire ?

L’AMI. Pas moins que toi. J’ai bien vu, ce que vous trafiquiez, ici, tous les deux.

LA FEMME. Doux Jésus, quel crime ! J’ai été surprise avec mon propre mari !

L’AMI. Et tu m’avais assuré qu’il n’y avait rien entre vous.

LA FEMME. Tu fais semblant d’être jaloux, ou je me trompe ?

L’AMI. Je ne fais pas semblant, je suis vraiment jaloux.

LA FEMME. Vraiment ?

L’AMI. Vraiment.

LA FEMME. Si tu veux, je le quitte, il suffit d’un seul mot de toi.

L’AMI. (Hésitant.) Hum !... Tu comprends…

LA FEMME. Ça t’effraie ?

L’AMI. Ne crois pas que je refuse. Simplement, il faut attendre un peu.

LA FEMME. Attendre ? Mais quoi ?

L’AMI. Tout ça doit se décanter, mûrir… Et alors, ça s’arrangera tout seul.

LA FEMME. Bon, eh bien ! entendu. Si, aujourd’hui, rien ne se décante et ne s’arrange de ton côté, considère que tout est fini entre nous. Tu m’as compris ? Aujourd’hui.

LE MARI. (En entrant.) Qu’est-ce qu’il y a « aujourd’hui » ?

L’AMI. L’anniversaire. (Il passe les assiettes au Mari.) Tiens.

LE MARI. Pour quoi faire ?

L’AMI. Pour les tenir. (Il sort tout en prenant des cigarettes.)

LE MARI. Qu’est-ce qu’il a ?

LA FEMME. (Avec agacement.) Où est la vodka ?

LE MARI. J’en ai pas.

LA FEMME. Comment, tu ne l’as pas achetée ?

LE MARI. Notre magasin, pour une raison que j’ignore, est fermé, et je n’ai plus le temps de chercher plus loin.

LA FEMME. Même ça, tu ne peux pas le faire. Un homme…

Le Mari dispose les assiettes sans dire un mot.

      Tu aurais pu mettre une cravate… C’est fête, après tout.

LE MARI. À quoi bon ? Il n’y aura presque pas d’invités.

LA FEMME. (Irritée.)  Pas pour les invités, voyons. Pour moi.

Les deux, mécontents, gardent le silence. Entre l’Ami.

L’AMI. (Sentant qu’une brouille avait eu lieu.) En fait, je veux vous remettre, à l’occasion de votre fête, quelque chose de grand et de clair. (Il sort une bouteille de son porte-documents.)

LE MARI. (Réjoui.) Ne me dis pas que c’est de la vodka ?

LA FEMME. Voilà qui tombe à pic. (À son Mari.) Prends exemple.

LE MARI. (Avec reconnaissance.) Merci, vieux, tu m’as sauvé. Comment as-tu deviné ?

L’AMI. J’en ai toujours avec moi. Au cas où.

LA FEMME. Voilà qui est réglé. Je vais m’occuper du gâteau.

LE MARI. Besoin d’aide ?

LA FEMME. (Le toisant du regard.) Pas la peine. Ouvrez plutôt les bouteilles. (Elle part dans la cuisine et commence à préparer le gâteau. À ses gestes brusques, on devine facilement qu’elle est de mauvaise humeur.)

L’AMI. Vous vous êtes de nouveau frités ?

LE MARI. Il ne se passe pas un jour sans prise de bec.

L’AMI. (Avec prudence.) Tu n’as pas remis le divorce sur le tapis ?

LE MARI. Pas encore. (Il prend une cravate.)

L’AMI. (Prenant un ton de persuasion.) Ça n’en vaut pas la peine.

LE MARI. (Avec amertume.) Et si moi je veux goûter à la liberté ? Ne serait-ce qu’une gorgée !

L’AMI. Goûtons plutôt à la vodka.

LE MARI. Je ne veux pas.

L’AMI. Juste un peu.

LE MARI. Tu sais, que je ne suis pas amateur de vodka.

L’AMI. Un chouïa.

LE MARI. Non. J’ai autre chose à faire que ça. Plutôt me pendre. (Il serre le nœud de sa cravate.)

L’AMI. Tu ne t’en sortiras pas. Tu passeras simplement d’un cachot à un autre. Tous les hommes rêvent de s’échapper en quête de liberté, mais tous se précipitent vers une autre femme.

LE MARI. Selon toi, il n’y a pas de variantes ?

L’AMI. Hélas ! On peut se libérer de tel ou tel conjoint, mais pas du mariage, jamais. Et tout le malheur n’est pas dans le conjoint, mais dans le mariage même.

LE MARI. Tu crois ?

L’AMI. C’est comme je te dis. Un savant a prouvé, à l’aide de la thermodynamique, que l’issue normale d’un mariage, c’est le conflit et le divorce. Regarde, tu souffres, tu galères, tu considères que c’est toi précisément qui n’as pas de chance, alors qu’en fait, c’est une loi. Et là, tu ne peux rien y faire.

LE MARI. Quel rapport entre le mariage et la thermodynamique ?

L’AMI. Imagine que sur la table il y ait une théière. Est-ce qu’elle peut chauffer d’elle-même ? 

LE MARI. Non, bien sûr.

L’AMI. Eh bien, voilà ! le mariage, c’est cette même théière. Il ne peut que refroidir. C’est une loi de la nature. Une question de temps. Ce savant a avancé des chiffres : plus de la moitié des mariages se terminent par un divorce. Et des mariages restants, seul un tiers est heureux. Pour l’instant.

LE MARI. Pas possible !

L’AMI. Les lois de la statistique. Et tu te croyais seul dans cette galère ?

LE MARI. Mais alors, pourquoi les gens se marient-ils ?

L’AMI. Chacun croit qu’il est une exception. (Après un instant de silence.) On s’écoute une petite musique ?

LE MARI. Je vais mettre quelque chose. (Il choisit un disque et enclenche le tourne-disque. On entend une musique douce.) 

      Tu sais, indépendamment de ton savant, j’ai moi aussi eu de telles pensées. Je vois, mettons, une femme dans la rue, jeune, radieuse, belle, je la regarde, bien sûr, je fonds de ravissement, et je me dis en moi-même : est-il possible que quelqu’un en ait assez d’elle, aussi ?

L’AMI. C’est une loi de la nature. Une question de temps.

LE MARI. Combien de gens, probablement, languissent chez eux, sans qu’on s’en doute. Des millions… Et pourtant c’est si important, le bonheur sous chaque toit !

L’AMI. Je ne sais pas pour les autres, mais moi, il y a longtemps que je l’ai compris.

LE MARI. Toi-même, tu n’as pas eu peur de divorcer ?

L’AMI. Si, bien sûr.

LE MARI. Mais comment t’es-tu décidé ?

L’AMI. Ma femme m’a fait craquer.

LE MARI. Elle n’était quand même pas pire que la mienne ?

L’AMI. Aucune comparaison. Des femmes comme la tienne, ça ne se trouve pas comme ça. Seulement, il y a entre vous, ce qu’on appelle une incompatibilité.

LE MARI. Une « incompatibilité »… C’est absurde. Regarde, Lachèvre, lui, il n’a pas ce mot dans son vocabulaire. Et pourquoi ? Parce que sa femme est une reine. Pour lui, elle a appris à conduire une moto.

L’AMI. Et la tienne, en quoi est-elle abominable ?

LE MARI. Probablement, n’est-elle même pas abominable. En tout cas, avant que je me marie avec elle, elle me plaisait, même. Peut-être, que, maintenant aussi, elle plaît à quelqu’un.

L’AMI. C’est toujours comme ça. Tiens, prenons un exemple, tu as acheté une voiture neuve. Au début, tu ne peux pas t’en détacher, tous les prétextes sont bons pour grimper dedans, c’est agréable de prendre le volant. Mais une année passe et elle devient simplement une voiture qu’il faut entretenir et réparer, une voiture qui te coûte une montagne d’argent et de tracas… Et tu commences à remarquer que les gens ont des voitures mieux que la tienne, et il te prend l’envie d’en avoir une neuve…

LE MARI. C’est vrai.

L’AMI. Une épouse, c’est comme la lune. Elle te montre toujours le même côté. Elle est, peut-être, attirante de l’autre côté, mais tu ne le vois pas.

LE MARI. C’est bien vrai.

L’AMI. Quand le plus petit défaut se répète des dizaines de milliers de fois, il devient insupportable. Moi-même, à une époque, j’ai fait une fixation sur un corsage bariolé et depuis j’ai des éblouissements. 

LE MARI. Côté caractère, ça allait, au moins ?

L’AMI. Plût à Dieu qu’il en fût ainsi !

LE MARI. Et côté tempérament ?

L’AMI. Une vraie morue surgelée.

LE MARI. Mais pourquoi l’as-tu épousée ?

L’AMI. Pourquoi se marie-t-on, sinon par stupidité ?

LE MARI. Pas toujours par stupidité. Parfois (il soupire) par nécessité.

L’AMI. Ce qui est aussi une stupidité. Et d’ailleurs, ce n’est pas moi qui l’ai épousée, c’est elle qui m’a épousé.

LE MARI. Ce sont, quand même, les hommes qui prennent l’initiative.

L’AMI. Quand il faut chasser pour un soir ou deux, là, ce sont les hommes qui sont plus entreprenants, bien sûr, mais quand c’est pour toute une vie, alors, sans conteste, ce sont les femmes. 

LE MARI. Dommage que tu aies été marié dans une autre ville. Je n’ai même pas pu connaître ta femme.

L’AMI. Tu n’as rien perdu.

LE MARI. Donc, depuis tu es misogyne.

L’AMI. Je n’aime pas les épouses, mais je n’ai rien contre les femmes.

LE MARI. Tu dois bien avoir une belle femme seule dans ton collimateur ?

L’AMI. Pourquoi précisément seule ?

LE MARI. C’est clair, non ? Toujours libre, toujours à ta disposition, aucun complexe…

L’AMI. Les femmes seules, mon vieux, cherchent à se marier. Et là, bonjour les « toujours à ta disposition » !

LE MARI. (Sombre.) C’est vrai. Ces femmes libres, elles aiment trop faire des reproches et se plaindre. Pourquoi, disent-elles, est-ce que tu ne vas ni au théâtre, ni ne fais de visites avec moi… Et, il ne te faut qu’une seule chose de moi…

L’AMI. (Rebondissant.) Et je n’ai pas besoin d’un homme volé à une autre, les restes, les reliefs, les larcins, ça suffit… Et je veux, comme tout le monde…

LE MARI. Tout cela est vrai, mot pour mot. Au fait, est-ce que je t’ai dit ?

L’AMI. Quoi ?

LE MARI. (Confus.) Eh bien… en gros.

L’AMI. Minute, papillon ! Tu vois quelqu’un, ou quoi ?

LE MARI. Personne, qu’est-ce qui te prend ?

L’AMI. Ça fait longtemps ?

LE MARI. (Embarrassé.) Pas très.

L’AMI. Ah ! voilà pourquoi tu t’es mis en tête de divorcer… Tu dis qu’elle n’est pas mariée ?

LE MARI. Absolument, oui.

L’AMI. Et bien sûr, tu es épris d’elle ?

LE MARI. Épris, pas épris, mais dans une certaine mesure… Et, en gros, en partie même, assez fortement.

L’AMI. Et, bien sûr, tu t’apprêtes à l’épouser ?

LE MARI. Moi ? Tu es fou ? (Avec un air de culpabilité.) Du reste, oui.

L’AMI. Non mais, quel âne ! C’est trop peu d’une laisse ?

LE MARI. Mais tu ne la connais pas du tout ! Tu veux que je te la présente ?

L’AMI. Pour quoi faire ? Tu n’auras pas ma bénédiction, ne compte pas là-dessus.

LE MARI. De toute façon tu vas la voir, maintenant.

L’AMI. Où ?

L’AMI. Ici.

L’AMI. Ici ? Mais voyons, ta femme a dit, qu’elle n’attendait personne, hormis son amie.

LE MARI. C’est justement son amie.

L’AMI. (Abasourdi.) Je vois.

LE MARI. Et oui, vieux, c’est comme ça… Elle s’est installée en ville, il y a peu. Elle travaille avec ma femme.

L’AMI. Je vois.

      Entre une jeune femme.

LE MARI. (Rayonnant de joie.) La voici !

Le Mari la prend par le bras et la conduit jusqu’à l’Ami. Celui-ci se lève lentement se retrouvant en face d’elle. Ils échangent un long regard.

      C’est mon ami…

L’AMIE. (L’interrompant.) Vous pouvez cesser là les présentations. (Tendant la main à l’Ami.) Très heureuse. J’ai entendu dire tant de bonnes choses sur vous…

L’AMI. (Serrant la main tendue d’un air contraint.) Enchanté.

L’AMIE. Je ne sais pas pourquoi, je vous imaginais tout autre.

L’AMI. Vous êtes déçue ?

L’AMIE. Agréablement surprise.

LE MARI. Je vais dire à ma femme que tout le monde est réuni.

Le Mari disparaît dans la cuisine et informe sa Femme de l’arrivée de son Amie. La Femme rectifie sa tenue à la hâte. Dans la salle à manger règne une longue pause.

L’AMI. (Avec hostilité.) Qu’est-ce que tu fais là ?

L’AMIE. J’ai déménagé.

L’AMIE. Je demande ce que tu fais là, dans cette maison !

L’AMIE. C’est interdit, peut-être ?

L’AMI. Laisse le gars tranquille. Il mérite un sort meilleur.

L’AMIE. Son sort ne te regarde pas.

L’AMI. C’est ce qu’on verra. Je lui ouvrirai les yeux.

L’AMIE. Moi aussi.

L’AMI. Tu fais allusion à quoi ?

L’AMIE. Sa femme m’a confié une ou deux choses. J’ignorais seulement que c’était toi. (Moqueuse.) « L’ami de la famille… »

L’AMI. Et en plus tu me fais du chantage.

Pause.

L’AMIE. Pour résumé, c’est la première fois que nous nous rencontrons. Tu ne sais rien, et je ne sais rien. On est bien d’accord ?

Dans la salle à manger entrent le Mari et la Femme.

LA FEMME. (Embrassant son Amie.) Ah, enfin !

L’AMIE. Quelle merveilleuse robe… Une vraie robe de mariée.

LA FEMME. C’est une robe comme une autre. Je vous prie de passer à table.

L’AMIE. Montre-moi, au moins, ton appartement, avant. Je n’ai encore jamais été chez vous.

LA FEMME. Il n’y a rien à voir… cela fait si peu que nous sommes ici, nous ne sommes pas encore complètement installés.

L’AMIE. C’est d’autant plus intéressant. Cette étagère, c’est du tout prêt ou de commande ?

LA FEMME. C’est une réalisation de mon mari. (Condescendante.) J’ai un mari bricoleur.

L’AMIE. (Elle sourit jaune.) Montre-moi la chambre.

LE MARI. Ce n’est pas la peine. Qu’y a-t-il à voir ?

LA FEMME. Mais si, voyons ! Je te montrerai tout. Commençons par la chambre d’enfants. Attention, évite le cactus. (Elle emmène son amie.)

LE MARI. Alors, qu’en dis-tu ?

L’Ami fait un geste vague.

      N’est-ce pas, qu’elle est mignonne ?

L’AMI. M-m-m !

LE MARI. Un caractère en or. Et surtout, un canon. Ma femme ne lui arrive pas à la cheville, pas vrai ?

L’AMI. M-m-m !

LE MARI. Et contrairement à ma femme, elle est toujours gaie, toujours pleine de vie. Et, par ailleurs, elle est passée par des chemins…

L’AMI. Et par quels chemins est-elle passée ?

LE MARI. Le mariage.

L’AMI. Oui bon, ce malheur frappe beaucoup de femmes.

LE MARI. Mais toutes n’ont pas le mari qu’elle a eu.

L’AMI. (Étendant le bras vers la bouteille.) Tu m’excuseras, mais, finalement, je vais boire un petit verre.

LE MARI. Je t’en prie, je t’en prie. Maintenant, tu peux.

L’AMI. (Remplissant son verre.) Et donc, Quel genre d’homme était son mari ?

LE MARI. Un salaud, un con fini, un égoïste… Et, en plus, un alcoolique invétéré.

L’Ami, qui était sur le point de porter le verre à ses lèvres, le repose.

L’AMI. On pourrait croire, que tu l’as vu.

LE MARI. Non, grâce à Dieu. Mais je me représente cette ordure si clairement, que si je le rencontre dans la rue, je le reconnaîtrai aussitôt.

L’AMI. Mais peut-être, buvait-il de chagrin, ou de spleen.

LE MARI. Tous les alcolos parlent comme ça. Pourquoi as-tu reposé ton verre ?

La Femme et l’Amie reviennent de la chambre d’enfants.

LA FEMME. À présent, voyons la chambre. Attention au cactus !

Elles vont dans la chambre et poursuivent leur discussion.

L’AMIE. (Elle parcourt la chambre d’un regard sombre.) Très douillet. Le lit ! mais quel luxe !

LA FEMME. Mon mari l’a choisi, tout seul, au magasin.

L’AMIE. (Ouvrant l’armoire.) Cette armoire était en magasin ?

LA FEMME. Non, mon mari l’a dessinée et l’a fait faire en tenant compte des dimensions de la pièce.

L’AMIE. (Après un soupir.) Avoir la même, ne me déplairait pas, non plus.

LA FEMME. Continuons, je vais te montrer la cuisine.

Les femmes passent dans la cuisine.

      Elle te plaît ?

L’AMIE. (Envieuse.) Grandiose.

LA FEMME. Mon mari y a fait un tas d’aménagements… Des petites étagères, des petits crochets…

L’AMIE. Ton mari est un dieu du bricolage, et tu n’es pas satisfaite ?

LA FEMME. Scier et percer, ça il sait faire… Mais est-ce que le bonheur, c’est ça ?

L’AMIE. Pas de changements dans vos rapports ?

LA FEMME. Seulement de pire en pire.

L’AMIE. Tu envisages quelque chose, côté divorce ?

LA FEMME. Une ou deux choses.

L’AMIE. Et lui ?

LA FEMME. (Avec fiel.) Il tergiverse encore. Beaucoup de gestes, peu d’effets. La seule personne qui retire un bénéfice de ses convulsions, c’est lui-même.

L’AMIE. Quel bénéfice, exactement ?

LA FEMME. La conscience qu’il fait quelque chose. Il ne s’autorise pas à rester en place.

L’AMIE. (Ayant jeté un regard sur la cuisinière.) Ça sent bon.

LA FEMME. Je fais cuire un gâteau. Oh ! excuse-moi, mais je dois finir de préparer la salade. (Elle enfile un tablier.)

L’AMIE. Je peux t’aider ?

LA FEMME. Si ça n’est pas trop te demander, coupe les légumes.

L’AMIE. Tu as de la chance, lui, au moins, il ne boit pas.

LA FEMME. Peut-être, serait-il content, aussi, de boire, mais pour ça il faut un prétexte. Son salaire est si gros, qu’au microscope il n’est pas visible. Il n’a même pas un brin d’ambition.

L’AMIE. L’ambition ne fait que pourrir les gens.

LA FEMME. Ne m’en parle pas. Un homme doit savoir mener une carrière. Mais le mien partira à la retraite avec le même salaire qu’au moment de son embauche.

L’AMIE. Peut-être, qu’il n’a pas besoin de plus.

LA FEMME. Lui, c’est vrai, n’en a pas besoin pour lui, mais il faut tenir la maison. Il a quand même une famille. J’ai du mal à joindre les deux bouts, et tu crois que ça l’émeut ?

L’AMIE. L’argent ne fait pas le bonheur.

LA FEMME. Oui, bien sûr. Quand on en a. Et si on n’en a pas ? Tu le sais, je ne cours pas après l’argent, mais, quand même, il y a des limites, non ? Déjà, que je vais nus pieds et dévêtue, il faut en plus supporter sa tribu. Ce n’est pas un appartement, mais une auberge.

L’AMIE. Je t’écoute et je n’arrive pas à comprendre. Qu’est-ce qui t’agace autant chez lui ?

LA FEMME. C’est qu’il reste étranger. C’est difficile à comprendre ? Il est sourd et aveugle. Il me regarde droit dans les yeux et il ne me voit pas. Il m’écoute et ne m’entend pas. Il a l’air d’être là, tout près, mais tout son être est infiniment loin. Il me dit quelque chose, mais, en réalité, il est muet, car toutes nos discussions sont sans consistance.

L’AMIE. Mais comment en êtes-vous arrivés là ?

LA FEMME. Je n’arrive pas à le comprendre moi-même. On a, quand même, été tout jeunes jadis, on a passé des nuits entières à traîner, heureux, et nous savions avec certitude, nous étions tout à fait sûrs que pour nous rien ne serait comme pour les autres, que tout serait plus pur, plus beau et surtout, que ça durerait toujours. Et au final, nous vivons comme tout le monde, même moins bien. C’est à pleurer. Car la vie passe, et il ne me reste plus rien, ni amour, ni espoir. Ou bien nos sentiments n’étaient pas authentiques, ou bien nous n’avons pas su les préserver. Désormais, cela n’a plus d’importance… Allez, assez pleuré, il est temps de passer à table, les hommes vont s’impatienter…

Elle essuie ses yeux mouillés de larmes et maquille ses cils. L’Amie prend le plat de salade et se dirige vers la salle à manger.

L’AMIE. (Aux hommes.) Je ne vous dérange pas ?

LE MARI. Pas du tout. Justement, nous étions en train de parler de toi. Tu lui as beaucoup plu. (À l’Ami.) N’est-ce pas ?

L’AMI. M-m-m !

L’AMIE. (Affichant un sourire éclatant.) J’en suis ravie. (À l’Ami.) Vous m’avez beaucoup plu aussi.

L’AMI. Merci. (Pause.) Je vais fumer. (Il sort.)

LE MARI. Un gars épatant, pas vrai ?

L’AMIE. (Sèchement.) Sans doute. Nous devons parler, tous les deux.

 

Fin de la première partie

 

Deuxième partie

 

L’action se déroule sans interruption. Le Mari et l’Amie se tiennent debout l’un en face de l’autre.

L’AMIE. Il faut que nous parlions, tous les deux.

LE MARI. Quelqu’un peut entrer, à tout moment.

L’AMIE. J’ai besoin de te poser une seule question.

LE MARI. (Fuyant le sujet.) De quoi parliez-vous avec ma femme ?

L’AMIE. De rien. Elle m’a montré votre petit nid. À présent, je sais, au moins, comment tu vis. Très confortablement, il n’y a pas à dire.

LE MARI. (Avec hésitation.) Je suis très heureux.

L’AMIE. Moi de même. Ce qui m’a surtout plu, c’est, dans votre mignonne petite chambre, ce mignon petit lit duveteux que tu as fait, et les deux mignons petits coussinets posés l’un à côté de l’autre.

LE MARI. (Confus.) Tu n’as aucune raison d’être jalouse. Voyons, je t’ai cent fois expliqué que nous ne vivons pas ensemble.

L’AMIE. Vous ne faites que dormir ensemble.

LE MARI. Il faudrait que je dorme par terre, peut-être ?

      L’Amie garde le silence.

      Je ne sais quels mots choisir pour t’assurer…

L’AMIE. Ne te donne pas cette peine. Tu me dis que tu t’apprêtes à partir de chez toi, et tu garnis tout l’appartement de petites étagères et de petits crochets.

LE MARI. Si je bricole, c’est pour tuer la déprime, comment ne comprends-tu pas ? Je comble le vide de mes rapports.

L’AMIE. Ne perdons pas de temps. Dis-moi, comment s’est terminée votre explication ?

      Le Mari reste silencieux.

      Eh bien ! Qu’a-t-elle dit ?

LE MARI. (D’une voix éteinte.) Qui ?

L’AMIE. (Avec impatience.) Ta femme.

LE MARI. À propos de quoi ?

L’AMIE. Vous n’avez pas eu une explication ?

LE MARI. Tu comprends, l’occasion ne s’est pas vraiment présentée. Il a fallu que je file acheter de la vodka.

L’AMIE. Seigneur ! mais que vient faire la vodka, là-dedans ?

LE MARI. Absolument rien. Mais, tu comprends, je n’ai pas pu. Un jour pareil, tu comprends ? Certes, on ne fête pas les noces d’argent, mais c’est quand même une date.

L’AMIE. (S’emportant.) Mais qu’est-ce que j’en ai à faire de vos dates ! (Se ressaisissant.) Excuse-moi, mais je suis à cran. À la fois, je suis lasse d’attendre, et, à la fois, j’ai pitié de toi.

LE MARI. Je lui parlerai.

L’AMIE. Comme la semaine dernière ?

LE MARI. Cette fois, c’est juré.

L’AMIE. Tu as peur d’ouvrir la bouche devant elle.

LE MARI. Au fait, elle a demandé d’ouvrir les bouteilles. (Il fouille dans le tiroir à la recherche d’un tire-bouchon.) 

L’AMIE. Tu te moques de moi, ma parole !

LE MARI. Qu’est-ce qu’il te prend ?

L’AMIE. Il me prend que ! J’en ai assez des rencontres clandestines.

LE MARI. Tu crois que c’est plus facile pour moi ? Toi, au moins, tu vis sans dépendre de personne, mais moi je dois feindre constamment.

L’AMIE. Qu’attends-tu pour mettre le point final ?

LE MARI. Mais je vais le mettre. Je vais lui parler, aujourd’hui même.

L’AMIE. Aujourd’hui ?

LE MARI. Aujourd’hui. Promis, juré !

L’AMIE. Je t’avertis, je suis à cran.

Entre la Femme, portant un plat fumant.

LE MARI. (Sur un ton mondain.) Je suis d’accord avec vous. Il faut beaucoup de cran aux acteurs pour aller au bout de leurs possibilités.

L’AMIE. (Caustique.) Ce qui me déplaît particulièrement, dans ce spectacle, ce sont les rôles masculins.

LA FEMME. Vous parlez de quoi ? 

L’AMIE. De la pièce de Krasnogorov « Aujourd’hui ou jamais ».

LA FEMME. Tu ne pouvais pas mieux tomber pour parler théâtre. Parmi toutes les formes d’art, il n’aime que le football.

LE MARI. Tu es fatigante avec ce football. Je ne le regarde qu’une fois par an. Est-il prévu de manger, un jour ?

L’AMI. (Faisant son apparition.) Et de boire.

LA FEMME. C’est prêt.

LE MARI. C’est fou, comme c’est long.

LA FEMME. (Ignorant la remarque du Mari.) Passez à table, ça va refroidir.

Tout le monde prend place, se sert, etc.

LE MARI. (À l’Ami.) À toi de porter un toast.

L’AMI. Pourquoi à moi, justement ?

L’AMIE. (D’une voix suave.) Parce que, c’est vous, je crois, qui êtes le vieil ami de la famille.

L’AMI. (Se levant, un verre à la main.) Bon, eh bien, mes amis !  Le temps file. Je me revois à votre mariage, comme si c’était hier, et puis voilà… Bien que ça ne fasse pas un compte rond, cependant, comme on dit… Bref, aimez-vous d’un amour plein de bienveillance et continuez à vivre dans l’entente… je veux dire, soyez un exemple pour tous.

LA FEMME ET LE MARI. Merci. 

Tous choquent leurs verres, boivent et mangent.

L’AMIE. Permettez que moi aussi je m’exprime. (À la Femme.) Je veux boire pour toi uniquement.

LE MARI. Qu’est-ce qui lui vaut un tel privilège ?

L’AMIE. (Debout, le verre à la main.) Premièrement, elle est mon amie. Deuxièmement, la femme est le centre de la famille. Organiser la vie de famille, la réguler, pour cela sacrifier, s’il le faut, ses propres intérêts, voilà la tâche des femmes. Et si tu ne peux pas faire ça, quelle femme es-tu donc ?... Ce n’est pas tout à fait ce que je… En résumé, à toi ! (Elle embrasse la Femme.)

L’AMI. Je me joins volontiers à vous. À ce couple merveilleux !

LA FEMME. Merci. (À l’Ami.) Maître de cérémonie, ce merveilleux couple doit-il sacrifier au baiser ?

L’AMIE.  Mais bien sûr, voyons ! Le baiser !

L’AMI. Le baiser !

Le Mari et la Femme échangent un baiser bref. L’Ami et l’Amie les observent, fourchettes baissées.

L’AMI. Pourquoi si bref ?

LA FEMME. Les prolongations viendront, lorsque nous serons seuls. Mangez, buvez ! Pourquoi vous êtes-vous interrompus ?

Un bruit de couteaux et de fourchettes se refait entendre.

LE MARI. (Tout bas, à l’Ami.) Écoute voir ! et si je me levais discrétos, histoire de filer à l’anglaise et de me barrer au bout du monde ?

L’AMI. Reste assis.

LE MARI. Ça t’arrive jamais d’avoir envie de tout plaquer et de partir droit devant toi ?

L’AMI. Ça m’arrive. Tout arrive. Reste assis, tu vas aller où ?

LA FEMME. (À l’Amie.) Pourquoi ton assiette est-elle vide ? (Au Mari.) Négligerais-tu donc tes invités ?

LE MARI. Je vous sers de la salade ? Ou bien, peut-être, du poulet à la mayonnaise ?

LA FEMME. (Au Mari.) Qu’as-tu à toujours dire « vous » ?

LE MARI. (D’un air ironique.) Nous devrions nous tutoyer, c’est ça ? Et nous embrasser peut-être ?

LA FEMME. Je ne vois pas qui pourrait l’empêcher !

L’AMIE. (Modestement.) Nous ne sommes encore pas intimes à ce point…

LA FEMME.  Et alors, où est le problème ?

LE MARI (Remplissant les verres.) Au plaisir de nous rapprocher, alors ?

Le Mari et l’Amie boivent et s’embrassent. 

LA FEMME. Eh bien, voilà !

LE MARI. J’ai une idée ! (À l’Ami.) Fais pareil, toi aussi. Nous sommes entre nous et vous, vous vous comportez comme deux employés de je ne sais quelle administration.

LA FEMME. C’est bien vrai. (À l’Ami.) Bois. Et je veux que vous deveniez amis.

L’AMI. M-m-m.

LE MARI. Bref, un verre, un baiser.

L’Amie et l’Ami boivent et s’embrassent.

LA FEMME. Pourquoi êtes-vous raides comme des poteaux ?

L’AMIE. C’est l’impression que tu as. Nous sommes normaux.

Tous mangent en silence.

LE MARI. C’est quoi, ce silence ?

LA FEMME. Tu as un sujet de conversation ?

LE MARI. Et si on dansait ? On commence à s’ennuyer un peu, non ?

L’AMIE. Moi, je ne m’ennuie pas, là.

LE MARI. Il fallait faire venir plus de monde, je l’avais bien dit.

LA FEMME. Je me rappelle que le jour du mariage tous les invités te semblaient être de trop.

L’AMI. Tu veux que, maintenant aussi, nous semblions être de trop ?

LA FEMME. Maintenant, je ne veux rien.

L’AMI. Peut-être, en effet, pouvons-nous danser ?

LA FEMME. (Haussant les épaules et s’adressant au Mari.) Mets-nous quelque chose.

On entend un tango lent. Le Mari veut inviter l’Amie.

L’AMIE. Selon la tradition, la fiancée réserve la première danse à son fiancé. 

Le Mari, à contrecœur, invite sa Femme et danse avec elle. L’Ami et l’Amie restent assis.

LA FEMME. Mais qu’attendez-vous ?

L’AMIE. On ne m’invite pas.

L’AMI. Je ne suis pas encore en humeur de danser. 

LE MARI. (À l’Ami.) Allez, invite ! tu as peur de quoi ?

Tous les quatre dansent.

L’AMIE. (À l’Ami.) Écoute ça, mais c’est notre tango ! Tu le reconnais ?

L’AMI. Oui. C’est quand même drôle.

L’AMIE. Tu as quelques cheveux blancs.

L’AMI. Toi, tu ne changes pas.

L’AMIE. Merci. Comment ça va pour toi ?

L’AMI. Honnêtement ? C’est pas vraiment le top. Et pour toi, ça se passe comment ?

L’AMIE. Tu n’as pas l’impression, parfois, que nous avons fait une bêtise ?

L’AMI. Deux, même. La première, en nous mariant, la deuxième, en divorçant.

L’AMIE. Je serais curieuse de savoir ce que ça donnerait, si nous nous remettions ensemble.

L’AMI. Ce serait notre troisième bêtise.

La musique cesse.

LA FEMME. (Au Mari.) Mets quelque chose d’un peu plus gai, qui m’enlève le cafard.  

On entend une musique rapide, au rythme saccadé. Les quatre dansent dans un oubli de soi désespéré.

L’AMIE. (Trébuchant.) Aïe !

LE MARI. Qu’y a-t-il ?

L’AMIE. J’ai cassé mon talon.

LA FEMME. Ne t’en fais pas. (Au Mari.) Tu peux le réparer ?

LE MARI. (Tournant la chaussure dans ses mains.) Je vais essayer. (Il part chercher un instrument.)

LA FEMME. Viens, pendant ce temps, tu chausseras une paire à moi.

La Femme et l’Amie partent dans la chambre. La Femme prend des chaussures dans l’armoire, l’Amie les essaie. Le Mari revient avec l’instrument.

LE MARI. Tiens ça.

L’Ami tient la chaussure, le Mari commence à clouer le talon.

LE MARI. Il faudrait quand même que je parle à ma femme, maintenant.

L’AMI. Pourquoi « il faudrait » ?

LE MARI. J’ai donné ma parole.

L’AMI. À qui ?

LE MARI. (Après s’être retourné vers la porte de la chambre.) À moi-même.

L’AMI. Tu as quand même décidé de la quitter ?

Dans la chambre.

L’AMIE. Et pourquoi ne le quitterais-tu pas ?

LA FEMME. Tu crois que je n’y pense pas ?

L’AMIE. Je crois que tu y penses.

LA FEMME. Je te dirai plus encore, je ne pense qu’à ça.

L’AMIE. Peut-être, devrais-tu, enfin, cesser d’y penser et faire le pas décisif ?

LA FEMME. Et rester seule ?

L’AMIE. Mais tu dis toi-même que tu n’as pas besoin de lui.

LA FEMME. Je n’ai pas besoin de lui, moi… (Elle tend d’autres chaussures.) Tiens, essaie celles-ci.

L’AMIE. Merci.

LA FEMME. Tu comprends, aux yeux des gens, une femme sans mari, c’est…

L’AMIE. Tout cela est absurde.

LA FEMME. D’accord avec toi. Mais quoi que tu en dises, une femme seule a toujours un complexe d’infériorité.

L’AMIE. Ces réflexions antédiluviennes ne traverseraient même pas l’esprit de ma grand-mère.

LA FEMME. Laisse-moi devenir grand-mère, alors peut-être serai-je un peu plus moderne. Mais, à notre âge, reconnais qu’être mariée, c’est quelque part plus sûr. (Montrant les chaussures d’un mouvement de tête.) Ça serre trop, peut-être ?

L’AMIE. (Devant le miroir.) Un peu.

LA FEMME. Et si tu mettais celles que je porte ?

L’AMIE. Vas-y, donne !

LA FEMME. Pour parler honnêtement, je suis un peu désolée pour lui. Il est complètement inadapté. Qu’est-ce qu’il va devenir ?

L’AMIE. Ne t’en fais pas, il ne va pas dépérir de ne plus manger tes gâteaux.

LA FEMME. Je suis là avec mes réflexions, mais il serait peut-être temps de préparer le thé, non ? 

L’AMIE. Laisse tomber. Et à propos de mon infériorité, voilà ce que je veux te dire : la femme dans toute sa plénitude, c’est la femme libre, et non pas celle qui, pour paraître aux yeux des gens, se loue gratuitement comme cuisinière. (Elle pointe le doigt du côté de la salle à manger et de la cuisine.)

LA FEMME. Tu es contre le mariage en général, dis-moi ?

L’AMIE. Ça dépend. Peut-être, le mariage n’est-il qu’une survivance.

LA FEMME. En attendant, on n’a rien trouvé de mieux à la place.

Dans la salle à manger le Mari joue du marteau. 

L’AMI. Tu fais ça avec une habileté…

LE MARI. Ee eu eussu su oueu é oeu, é eu eseu ou a oeu eu a ameu.

L’AMI. Qu’est-ce que tu baragouines ?

LE MARI. Ié-u-ou.

L’AMI. Quoi?

LE MARI. (Après avoir craché les clous qu’il avait serrés entre ses lèvres.) Tu vois bien que j’ai la bouche pleine de clous et tu me fais parler.

L’AMI. Qu’est-ce que tu baragouinais ?

LE MARI. J’ai le dessus sur toutes les bottes, mais je reste sous la botte de ma femme. C’est facile pour toi, car toi tu es libre.  

L’AMI. Et alors ? Tu crois que je me la coule douce ?

LE MARI. Comparé à moi, c’est mieux.

L’AMI. Y a bien des avantages bien sûr…

LE MARI. Et comment ! Tu fais ce que tu veux. Tu vas où tu veux. Tu n’as de compte à rendre à personne, tu ne dépends pas de l’humeur d’autrui, tu n’as personne à ta charge et personne ne cherche à savoir ce que tu penses.

L’AMI. Tu ne vois pas tout simplement les avantages de la vie de famille. Aller se noyer seul, même ça, c’est ennuyeux. Ça fait déjà combien de temps que je n’ai pas mangé un vrai repas d’humain ? Alors que toi, c’est autre chose, regarde, toute une table couverte de mets.

LE MARI. Les gens ne se marient quand même pas pour un pot-au-feu ?

L’AMI. « La beauté, les attraits, le port, la bonne mine, Échauffent bien les draps, mais non pas la cuisine ». C’est quoi, la vie de célibataire ?  Le cabaret. De temps en temps, bien sûr, c’est plaisant, mais tout le temps, c’est écœurant. On a besoin de jeter l’ancre, il faut un quai, un port, que sais-je ?

LE MARI. Écoute-moi, ne sois pas pressé de te marier. Retiens-toi !

L’AMI. Je me retiens. Mais, à un moment donné, il faut bien, quand même, se déterminer. On ne construit pas son petit nid à soixante ans.

LE MARI. Voyons, ce n’est pas encore demain, on est bien d’accord, que tu auras soixante ans.

L’AMI. Disons aussi, que ce n’est pas hier que j’ai eu dix-huit ans. Le croiras-tu, le soir, c’est effrayant de regagner un appartement vide.

LE MARI. Marie-toi, alors.

L’AMI. Se lier à une femme qui durant six mois te paraîtra mieux que toutes les autres et pire le reste de la vie ? 

LE MARI. Ne te marie pas, alors.

L’AMI. Pour me laisser sécher jusqu’à devenir une vieille souche ? 

LE MARI. Mais qu’est-ce que tu veux ?

L’AMI. Si je le savais…

Dans la chambre. 

LA FEMME. Quelqu’un sait-il que vous vous voyez ?

L’AMIE. Pour l’instant, non.

LA FEMME. Mais, est-ce que tu me le montreras, à moi ?

L’AMIE. (Évasive.) Mais bien sûr.

LA FEMME. Il est beau ?

L’AMIE. Tu verras.

LA FEMME. Il s’apprête à divorcer ?

L’AMIE. Difficile à dire.

LA FEMME. Et lui, qu’est-ce qu’il dit ?

L’AMIE. Comme tous les hommes. Il essaie de me convaincre qu’il ne peut pas laisser l’enfant seul avec sa mère.

LA FEMME. Et cette dinde ?

L’AMIE. Quelle dinde ?

LA FEMME. Eh bien ! sa femme. Elle l’aime ?

L’AMIE. Bien sûr, que non.

LA FEMME. (Se chaussant.) Je les connais, moi, ces femmes-là. Elles s’accrochent à n’importe quel prix à leur homme, juste pour être mariées. (Elle se regarde dans le miroir avec satisfaction.) Les regarder me donne la nausée.

L’AMIE. (Elle aussi debout devant le miroir.) Les chaussures sont parfaites, mais elles n’ont pas l’air de m’aller.

LA FEMME. Fais quelques pas avec, tu vas t’habituer.

L’AMIE. La robe, ce n’est pas ça, tu ne trouves pas ? Lui, au fond, c’est un type bien, mais elle l’a tellement étouffé…

LA FEMME. Et comment est-il ce vampire ?

L’AMIE. Quel vampire ? Sa femme ?

LA FEMME. Oui, voyons. Désagréable ?

L’AMIE. Il ne s’agit pas de savoir comment elle est. Je déteste les femmes mariées, en général.

LA FEMME. Et tu veux te marier. Vrai ou faux ?

L’AMIE. Et alors ? Elle ne l’aime pas, ne prend pas soin de lui, le trompe et elle est de toute façon au premier plan, elle a tous les droits. Et bien qu’il me donne son cœur et son corps, et, à elle, son linge sale et son salaire, elle est de toute façon à cheval, et moi à pied. (L’air très grave.) Parfois, je suis prise d’une telle tristesse…

LA FEMME. Je comprends.

L’AMIE. Non, tu ne comprends pas. Tiens, imagine-toi toujours seule. Chez toi, dans la rue, chez des amis. Tout le monde est accompagné, mais toi tu es seule. Aucun soutien, aucun avenir. Et pas d’enfants, non plus. Peut-on imaginer plus horrible ?

LA FEMME. Tu regrettes d’avoir divorcé ?

L’AMIE. Nous nous sommes l’un l’autre tellement tourmentés, qu’il n’y avait pas d’autre issue.

Le Mari, après avoir fini de réparer la chaussure, frappe à la porte de la chambre et va vers les femmes.

LE MARI. (Tendant la chaussure à l’Amie.) Il tiendra jusqu’à la maison, mais il ne faudra pas danser.

L’AMIE. Merci.

LA FEMME. C’est bon, tu peux y aller.

LE MARI. Que signifie « tu peux y aller » ? Nous allons passer toute la soirée seuls ?

LA FEMME. Va, va, ce que nous avons à faire ne te concerne pas.

Le Mari retourne à contrecœur dans la salle à manger.

      Tu as raison : cette robe ne va pas avec ces chaussures. Laisse-moi te trouver quelque chose qui aille avec. (Elle sort de l’armoire une montagne de vêtements. L’Amie essaie, avec plaisir, une robe après l’autre.) 

Dans la salle à manger.

LE MARI. Si cela t’est aussi insupportable, pourquoi n’as-tu personne ?

L’AMI. Et qui t’a dit que je n’avais personne ?

LE MARI. Mais, tu ne m’en as jamais rien dit, pourquoi ?

L’AMI. Il y a des choses qu’on garde pour soi.

LE MARI. Elle est mariée, ou quoi ?

L’AMI. C’est là le hic.

LE MARI. Mais, tu pouvais me faire confiance, à moi !

L’AMI. À toi ? Je peux.

LE MARI. Elle est mignonne ?

L’AMI. Rien à redire.

LE MARI. Elle a du tempérament ?

L’AMI. Beaucoup.

LE MARI. (Envieux.) Veinard. Le mari n’a pas de soupçons ?

L’AMI. Je crois pas.

LE MARI. Un gros benêt, sûrement. (Il rit.)

L’AMI. C’est un chic type. Par moments, même, je n’ai pas la conscience tranquille.

LE MARI. C’est ça, trouve-toi, une raison de t’affliger. S’il faut, il ne l’aime même pas.

L4AMI. Les maris sont jaloux, même quand ils n’aiment pas.

LE MARI. Qu’est-ce que tu me chantes là ?

L’AMI. Tiens, toi, par exemple, tu serais jaloux si tu apprenais que ta femme te trompe ?

LE MARI. Elle ? Me tromper ? Ne me fais pas rire. Elle n’en est pas capable.

L’AMI. Tous les maris pensent pareil. Mais, selon les statistiques, plus de 40% des femmes trompent leur mari, au moins, une fois.

LE MARI. Pas la mienne. Elle est froide comme un pain de glace.

L’AMI. Mais suppose quand même…

LE MARI. Il n’y a pas de supposition qui tienne. Elle n’a absolument pas besoin d’un homme, tu peux me croire. Mais, dis-moi, plutôt…

L’AMI. (Essayant de détourner la conversation.) Que font les femmes, là-bas ?

LE MARI. Selon moi, elles essaient des fringues.

L’AMI. Hé, les filles ! Vous en avez pour longtemps ?

LA FEMME. (En provenance de la chambre.) On arrive !

Dans la chambre, face au miroir, l’Amie tient à tour de rôle, devant elle et à hauteur d’épaules, les robes de la Femme.

L’AMIE. Très mignon, ce petit tailleur. Et tu dis que tu n’as rien à porter. Bon, soyons claires, tu vas continuer longtemps à te morfondre ?

LA FEMME. Partir à l’aveuglette, c’est difficile. Chez qui ?

L’AMIE. Mais tu as quelqu’un, chez qui aller. C’est moi, imbécile que je suis, qui me suis liée à un homme marié.

LA FEMME. Tu ne comprends pas tout simplement ton bonheur. Il te sera toujours fidèle.

L’AMIE. Et sa femme ?

LA FEMME. Elle ne compte pas. On la rentre dans le planning, c’est tout.

L’AMIE. Si tu étais à ma place, tu parlerais autrement. Il n’y a rien de plus pitoyable que le mari d’une autre. Il est constamment, comment dire, abattu, bloqué et malheureux. Même au lit, il ne fait que consulter sa montre. Sans compter qu’il t’expédie la chose, comme s’il voulait exécuter la directive d’un supérieur avant le délai octroyé.

LA FEMME. Dans une certaine mesure, je le comprends.

L’AMIE. Je n’ose pas sortir de ma clandestinité.  Pour ses amis et ses proches, je n’existe pas du tout.

LA FEMME.  Ses proches, pour quoi faire ?

L’AMIE. Rien. C’est vexant, quand même. Tu lui fais un cadeau, et lui, il craint de l’emporter chez lui. Garde-le, pour l’instant, chez toi, me dit-il, je le récupèrerai après. Maintenant, j’ai toute une collection.

LA FEMME. Et lui, il t’offre des choses ?

L’AMIE. Il le ferait bien, peut-être, mais il doit rendre des comptes à sa femme sur l’argent utilisé. Y a pas longtemps, il m’a acheté une combinaison et voilà tout.

      Dans la salle à manger.

LE MARI. Elles aiment, avant tout, tirer au clair leurs relations.

L’AMI. C’est bien vrai. Toutes leurs relations se résument à leurs mises au clair.

LE MARI. Et aussi, elles aiment soupirer après l’inéluctabilité de toute fin et le fait que de toute façon il n’y a pas d’avenir. Elles transforment chaque rendez-vous en tragédie.

L’AMI. Ça, elles savent le faire.

Dans la chambre.

L’AMIE. L’irrésolution, voilà le principal trait de caractère des hommes. Ils attendent que tout se fasse tout seul. La femme se dissoudra, les enfants grandissent, les difficultés disparaîtront. Et en attendant que s’accomplisse le Royaume des cieux, que le Seigneur te préserve de vouloir en hâter la venue.

LA FEMME. Et tu lui en fais le reproche ?

L’AMIE. Ça arrive. Je sais, qu’il ne faut pas. Mais je ne peux pas me retenir.

LA FEMME. Et tu as tort. Dans tous les cas, tu dois seulement l’encourager. Tu entends ? Seulement l’encourager ! Et répéter que tu le comprends. Il n’y a que toi, précisément, pour le comprendre, lui, précisément. Et surtout, ne t’emporte pas contre cette vache.

L’AMIE. Sa femme ?

LA FEMME. Oui, voyons.

L’AMIE. Selon toi, je dois en dire du bien ?

LA FEMME. Fais-lui comprendre qu’avec toi rien ne sera comme avec elle.

Dans la salle à manger.

L’AMI. Tu as à peine eu le temps de faire connaissance, qu’elle t’arrache la chemise pour la passer à la machine à laver. Un faux pas et te voilà pris au piège.

LE MARI. D’ailleurs, à ce propos… le piège…

L’AMI. Oui ?

LE MARI. Comment trouves-tu mon amie ?

L’AMI. Pour moi, l’idéal, ça n’existe pas.

LE MARI. Eh bien ! laisse-moi te dire, elle est la femme idéale. Enfin, presque. Elle n’a qu’un défaut.

L’AMI. Ah ! quand même.

LE MARI. Tout petit. Elle veut que je l’épouse tout de suite après le divorce.

L’AMI. Et toi ?

LE MARI. Je suis prêt à me mettre une balle dans la tête pour elle, à me jeter dans le feu, à prendre même un abonnement à la Comédie française… Mais il faut seulement qu’elle se marie. Aujourd’hui, sa demande sonnait comme un ultimatum.

L’AMI. Et toi ?

LE MARI. Moi, je ne suis pas contre le principe. Mais pas tout de suite. Tout de suite, c’est pas possible.

L’AMI. Et tu as raison.

LE MARI. Il faut un petit entracte, quelque chose comme un petit congé. Il faut que je me retrouve. Vois, ce que je suis devenu.

L’AMI. Qui ne le voit pas ?

LE MARI. Tu te souviens, toi, comment j’étais, hein ? Je chantais, je dansais mieux que tous ceux de notre promo. (Il va pour entonner une chanson et se mettre à danser, mais s’assoit après avoir fait un geste de la main signifiant son renoncement.) Le malheur, c’est que je suis trop marié. Si j’étais un tout petit peu moins marié… Mais, je suis marié au quotidien, tu comprends ? Tiens, Lachèvre, par exemple, lui, il n’est pas, on peut dire, trop marié. Sa femme lui accorde un jour libre. Il a tous les lundis pour lui. Fais ce que tu veux. Aucun interrogatoire. Un jour on lui a rapporté qu’on avait vu son mari avec une fille à deux sous. Et elle a répondu : si c’était lundi, cela ne me concerne pas. Et dire qu’il y a des femmes pareilles !

Dans la chambre.

L’AMIE. Vois-tu, la robe qui me plaît le plus, c’est celle que tu portes.

LA FEMME. Et à moi, c’est la tienne qui me plaît.

L’AMIE. Tu veux qu’on échange ?

LA FEMME. Allez !

Les femmes ôtent leur robe.

L’AMIE. Regarde, nous avons des combinaisons identiques !

LA FEMME. En effet… Où l’as-tu achetée ?

L’AMIE. C’est le cadeau… tu sais bien… de lui. Je t’en ai déjà parlé.

LA FEMME. Et ça, c’est le cadeau de mon mari.

L’AMIE. Non !?

LA FEMME. Ils ont dû l’acheter dans le même magasin. C’est drôle, non ?

L’AMIE. Très drôle. Tu la veux ? Je te la donne. (Elle veut ôter sa combinaison.)

LA FEMME. Non, voyons. Qu’est-ce que je ferais de deux combinaisons identiques ?

L’AMIE. Eh bien, tu en auras deux !

LA FEMME. Non, voyons. Je déteste cette couleur.

L’AMIE. Moi aussi. Et puis, qui, de nos jours, porte une combinaison ?

Les femmes, toujours en combinaison, se regardent dans le miroir.

LA FEMME. Regarde, nous nous ressemblons. Même la taille est pareille.

L’AMIE. Effectivement.

LA FEMME. C’est particulièrement visible, lorsque nous sommes habillées pareil. Et si tu modifies légèrement la coiffure… (Elle rajuste la coiffure de l’Amie.) Tu vois ? Comme deux filles d’une même mère.

L’AMIE. Ça alors, je n’aurais jamais cru.

La Femme enfile la robe de l’Amie, l’Amie, celle de la Femme.

LA FEMME. Elle te va super bien. On les garde, d’accord ?

L’AMIE. Allez ! Cela introduit un peu de diversité.

LA FEMME. Allons-y, sinon ils vont se languir de nous. Pour être honnête, je n’ai pas envie de les voir. Avec toi, je me sens tellement détendue… au fait, comment trouves-tu mon ami ? Il te plaît ?

L’AMIE. Je ne l’ai pas bien regardé.

LA FEMME. Tu veux que je te dise la vérité ? Il n’y a qu’avec lui que je me sens vraiment femme.

L’AMIE. Ça se passe vraiment bien avec lui ?

LA FEMME. Bien sûr. Rien à voir avec mon mari.

L’AMIE. Attends… Tu veux dire qu’avec ton mari… Eh bien !...

LA FEMME. (Elle écarte les bras.) C’est mon époux. Il faut bien sacrifier un quart d’heure par semaine. Autrement, bonjour les vexations, les doutes… Ce n’est pas le moment d’ajouter des complications, là où il y en a déjà.

Les femmes passent dans la cuisine. Un peu éméchés, les hommes continuent à parler à cœur ouvert, dans la salle à manger.

LE MARI. Oui, bon, on dit : les femmes, les femmes… Où sont-elles, ces femmes ? Quand je pense au nombre incalculable de femmes qu’il y a dans le monde, et en même temps tellement différentes : tendres, délurées, timides, naturelles, coquettes, sveltes, ardentes, expertes, chastes, cérébrales, directes… Et pas une n’est pour moi. Je n’ai droit qu’à une femme, mais est-ce que de ma propre femme je peux dire que c’est une femme ?

L’AMI. Quoi d’autre, sinon ?

LE MARI. Un glaçon, une marionnette, un crocodile…, tout ce que tu veux, sauf une femme. Je vais te dire, d’homme à homme : Il n’y a pas pire qu’elle. Un bout de bois inerte. C’est le huitièmement. À présent, le neuvièmement…

L’AMI. Attends-attends ! tous les deux vous…

L’AMI. Comment veux-tu faire autrement, vieux ?

L’AMI. Qui t’oblige ?

LE MARI. Et comment faire ? Si je refuse une fois, elle comprendra aussitôt que j’ai quelqu’un. Et alors, bonjour les ennuis. Or moi, je ne veux pas la perdre.

L’AMI. Qui ça ? Ta femme ?

LE MARI. Mais non… Mon amie.

L’AMI. (Éberlué.) C’est clair. (Il prend machinalement un petit os dans une assiette et se met à le ronger.)

LE MARI. Donne. (Il le prend à l’Ami étonné et l’enveloppe précautionneusement dans un papier.)

L’AMI. Qu’est-ce que tu vas faire d’un os ?

LE MARI. Pour la chienne, dans ma cour.

L’AMI. Tu as une chienne ?

LE MARI. C’est la chienne du voisin. Une bête sympa. Avec des yeux. Son maître la laisse crever de faim, et moi je me suis attaché à elle, tu comprends ? Je la caresse, je la câline, je lui dis tous les mots qui me passent par la tête…

L’AMI. Et ?

LE MARI. Et elle m’aime. Bon, pas autant, quand même, que son maître. Il n’y a pas de justice.

L’AMI. Prends-toi un chien.

LE MARI. On ne me laisse pas en avoir. Tu imagines, j’arrive à la maison, la bête court à ma rencontre et se jette sur moi, si pleine de joie… (Il soupire.)

L’AMI. Et moi, j’aime bêcher. Je voulais jardiner, faire pousser des fleurs. Oui mais, pour qui ?

Dans la cuisine.

L’AMIE. (Elle regarde la Femme mettre le gâteau sur le plat.) Moi aussi, j’aimerais cuisiner… Oui mais, pour qui ?

LA FEMME. Et si on mettait tout de suite la théière à chauffer ?

LE MARI. (Dans la salle à manger.) Donc, la théière refroidit ?

L’AMI. Quelle théière ?

LE MARI. Dans la version "sentiments". Rapport à la thermodynamique.

L’AMI. Ah !... Elle refroidit.

LE MARI. Et si on branche la théière dans la prise et qu’on allume ?

L’AMI. Si on dépense de l’énergie, pour sûr, elle commencera à se chauffer.

LE MARI. Il en ressort que ton savant a tort. Bien sûr, si tu refermes deux personnes l’une sur l’autre, elles finissent vite par ne plus se supporter. Mais, autour d’eux, la vie est bouillonnante, et c’est peut-être ça qui est conducteur de chaleur. Car dans la vie commune des époux aussi, nous ne faisons pas que perdre, mais nous obtenons quelque chose.

L’AMI. Peut-être.

LE MARI. Donc, Il n’est absolument pas fatal que le mariage refroidisse. En permanence il faut construire des relations. Pour ça, il faut fournir de l’énergie. Et alors tout ira bien. Ça, mon vieux, c’est la thermodynamique.

L’AMI. Où veux-tu en venir ?

LE MARI. Je vais te dire la vérité. Je suis fatigué. Souvent, je ne comprends pas les raisons de nos disputes. Parfois, j’ai simplement envie de l’enlacer et de lui dire : « Pourquoi séparons-nous tout ? À quoi sert de nous tourmenter l’un l’autre ? Est-il vraiment si impossible de recommencer tout à zéro ? »

L’AMI. Les miracles, ça n’existe pas. Regarde, tu as énuméré tes « premièrement », tes « deuxièmement » et à tout propos « elle », « elle »… Et toi, qui es-tu ? Un Apollon ? Un millionnaire ? Un génie ?

Le Mari se tait.

      Un homme dans la moyenne, excuse-moi, comme on en voit beaucoup, et tu exiges pour toi une relation extraordinaire, idéale.

LE MARI. Et, d’après toi, qu’est-ce que je dois exiger ?

L’AMI. Peut-être, qu’il ne faut pas exiger, mais donner ? Peut-être, qu’il faut se changer, soi et non pas nos femmes ?

LE MARI. Écoutez-moi, donc, ce discours !

L’AMI. Après le cinquième verre.

      Entrent la Femme et l’Amie. Les amis les regardent, sous le choc.

L’AMI. On ne vous reconnaît même pas. On ne sait pas laquelle est laquelle.

LA FEMME. Laquelle de nous est devenue plus belle ?

L’AMI. Les deux. Parole d’honneur.

LA FEMME. Qu’est-ce que vous faites là ?

L’AMI. Nous étions assis à vous attendre et à nous ennuyer.

LA FEMME. Nous allons vous bouger. Mets de la musique.

L’AMI. (Il a branché le tourne-disque.) Les dames invitent les messieurs !

La Femme invite l’Ami, l’Amie le Mari.

L’AMIE. (Tout bas.) Tu lui as parlé ?

LE MARI. Et quand aurais-je pu ? Vous n’êtes pas sorties de la chambre.

L’AMIE. Tu trouves pourtant le temps d’offrir des combinaisons.

LE MARI. Que viennent faire ici les combinaisons ?

LA FEMME. (À l’Ami.) Alors, tu en es où ?

L’Ami, en silence, continue de danser.

L’AMIE. (Au Mari.) Si tu savais, comme je suis fatiguée de tout cela.

LE MARI. Je lui parlerai, tu verras.

L’AMIE. Quand ? Dans un an ?

LE MARI. Là, maintenant. Quand on sera assis, tu verras, j’attendrai quatre ou cinq minutes…

LA FEMME. (À l’Ami.) Et donc, qu’est-ce que tu as à me dire ?

La musique cesse.

L’AMI. Il me semble qu’il est temps de rentrer.

L’AMIE. Oui, vous devez sûrement en avoir assez de nous.

LE MARI. (Retenant précipitamment l’Ami.) Ne dites pas de bêtises, nous ne vous laisserons pas partir.

LA FEMME. (Retenant précipitamment l’Amie.) Bien sûr, que non. Nous n’avons même pas encore bu le thé. Asseyez-vous. (Au Mari.) Sers du vin à tout le monde.

La Femme sert le thé et le gâteau. Tous mangent sans prononcer un mot. Le Mari essaie d’engager la conversation.

LE MARI. Quoi de neuf ?

LA FEMME. (Après une pause.) C’est à moi que tu le demandes ?

LE MARI. De façon générale.

LA FEMME. Me concernant, rien. Si ce n’est que récemment j’ai rencontré Lachèvre…

LE MARI. Comment va-t-il, lui ?

LA FEMME. Bien. Il divorce.

LE MARI. Lachèvre ? C’est pas possible !

LA FEMME. Le jugement a déjà été prononcé.

LE MARI. Mais c’est… c’est… (Ne trouvant pas de mots, il se tait.)

L’AMI. Ne sois pas triste. Bois, plutôt.

LE MARI. (Sur un ton tragique.) Je ne veux pas.

LA FEMME. On pourrait penser que c’est la fin du monde.

L’AMIE. (Au Mari.) Est-ce que tu ne comprends pas que parfois le divorce est la meilleure issue ?

LE MARI. Je comprends. Oh ! comme je le comprends. Mais Lachèvre… Non, je ne le crois pas ! C’était un mariage d’amour.

LA FEMME. Tu parles, un mariage d’amour ! Une sotte de dix-neuf ans tombe amoureuse d’un garçon, pour donner un exemple, seulement parce qu’il danse mieux que tous les garçons de la promo.

L’AMIE. Et surtout, parce que c’est l’âge de tomber amoureuse.

LE MARI. Mais tout le monde n’est pas aussi stupide, non ?

L’AMIE. Qu’est-ce que nous comprenons à la jeunesse ?

LE MARI. On devrait interdire aux gens de se marier avant vingt-cinq ans.

L’AMI. (Avec ironie.) Avant trente ans.

LA FEMME. Avant quarante-trois ans.

L’AMI. Il faudrait interdire, en général, de se marier. Au moins, aux hommes. Les femmes, elles, qu’elles se marient autant de fois qu’elles le veulent, mais pour les hommes, interdiction !

L’AMIE. Quel homme résolu tu fais, ma foi.

LA FEMME. (Caustique.) D’habitude, c’est notre pessimiste de service. Plus que tout au monde, il craint la vie de famille.

L’AMIE. Ce n’est pas du pessimisme, c’est de la lâcheté.

LE MARI. Le fait est qu’il n’a pas eu de chance dans la vie. Une peste a réussi à lui mettre le grappin dessus. C’est un type bien, dévoué, et là il s’est fait prendre par une pu…

L’AMI. (L’interrompant.) Buvons plutôt et nous oublierons tout.

L’AMIE. Non, qu’il continue. (Au Mari.) D’où sais-tu que c’est une peste ? Tu la connais ?

LE MARI. Non, mais il m’a tout dit sur elle. C’était plus horrible qu’un horrible cauchemar. Elle…

L’AMI. Arrête-toi. Ma biographie, je la publierai, quand il sera temps.

LE MARI. (À l’Ami.) Mais ne te bile pas. Elle sait, ce que c’est un mariage raté, et elle te comprendra. (À l’Amie.) Depuis qu’il s’est brûlé les ailes, il se morfond toujours et seul.

L’AMIE. Le pauvre.

LE MARI. Pauvre, mais pas tout à fait. Entre nous, les filles, il a une petite amie, compatissante.

LA FEMME. (Avec une curiosité empreinte de jalousie.) Tiens, donc ?

L’AMI. Tu vas enfin l’arrêter ton moulin à paroles ?

LA FEMME. (À l’Ami et sur un ton de jalousie.) Compatissante, tu dis ? Et pourquoi ne l’as-tu pas amenée ici ? Nous aurions fait connaissance.

LE MARI. Il ne pouvait pas. Il ne pouvait pas l’amener.

LA FEMME. Pourquoi ?

LE MARI. Le plus drôle, c’est qu’elle est mariée. Elle n’aime pas son mari, c’est vrai…

LA FEMME. (À l’Ami.) Et le mari l’aime-t-il ?

LE MARI. Non plus.

LA FEMME. (À l’Ami.) Qu’est-ce qui les retient, alors ?

LE MARI. Qui, eux ? (Intrigué, à l’Ami.) C’est vrai, ça, dis-moi, qu’est-ce qui les empêche de divorcer ?

L’AMI. (Sombre.) Je le leur demanderai.

LE MARI. (À la Femme.) Tiens, tu vois, même lui ne le sait pas. Mais, tu comprends, le mariage, c’est un truc diablement stable. Tout a l’air d’être démantelé, mais lui il tient par son seul nom, et il tient, même, solidement.

LA FEMME. (À l’Ami, commençant à comprendre de qui il retourne.) Et pourquoi ne l’emmènerais-tu pas chez toi ?

LE MARI. Et pour quoi faire ? Il est bien comme ça. Il a tout ce qu’il peut attendre d’elle, ce n’est pas la peine qu’il se mette une bride.

LA FEMME. (Avec froideur.) Logique.

LE MARI. Et elle dort et elle voit comment elle pourrait le cueillir. Elle se colle à lui comme une sangsue, lui barre le passage…

L’AMI. (Au désespoir.) Écoute, tu vas arrêter de déblatérer ?

LE MARI. Raconte donc, comment elle t’a lancé un ultimatum, pour que tu te maries avec elle. Fais-nous rire.

LA FEMME. Ha-ha-ha!

LE MARI. Il doit donner sa réponse pas plus tard qu’aujourd’hui.

L’AMIE. Et le mari ? Est-il possible que le mari ne remarque rien ?

LE MARI. (Gaiement.) Ab-so-lu-ment ri-en.

L’AMIE. Mais où donc regarde-t-il ?

LA FEMME. On sait bien ce que les maris regardent : la télé.

L’AMIE. (Après avoir jeté un regard à l’Ami.) Ou la pinte de bière.

L’AMI. (Répondant du regard.) Ou d’autres femmes.

LE MARI. Écoutez, et si nous buvions ?

L’AMI. Et nous oublierons tout.

LA FEMME. Mais pourquoi oublier ? (À l’Ami.) Raconte. Comment se colle-t-elle à toi ?

L’AMIE. (Avec fiel.) Et surtout, pourquoi ?

LE MARI. Je vais tout vous décrire dans le détail.

L’AMI. Mais tu vas enfin le fermer, ton clapet ? Tu es saoul, ou quoi ?

LE MARI. En effet, j’ai la tête qui tourne. Et pourtant, je n’ai bu que quatre minuscules petits verres. Moins de cent grammes.

L’AMI. Tu n’as pas l’habitude de boire, et voilà le résultat. Va te passer la tête sous l’eau froide.

LE MARI. Non. (L’air bravache et qui en dit long.) D’abord, je dois parler avec ma femme.

Pause.

L’AMI. Alors, finalement, nous rentrons chez nous. (Il se lève.)

LA FEMME. (Le retenant.) Vous n’irez nulle part. Vous restez pour la nuit.

L’AMIE. Ici ?

LA FEMME. Et pourquoi pas ? Le petit est chez sa grand-mère, il y a de la place. (À l’Ami.) Apporte les lits pliants.

L’Ami sort. L’Amie enlève les tasses et, après avoir lancé un regard significatif au Mari, se rend dans la cuisine. La Femme demeure assise à la table.

      Je t’écoute.

LE MARI. Je veux te dire… (Il se tait, marche à travers la pièce, puis allume le tourne-disque. On entend une douce musique.)

LA FEMME. (L’air las.) Eh bien ?

LE MARI. (Se surprenant lui-même.) Pourquoi séparons-nous tout ? Pourquoi se faire souffrir mutuellement ? Ça nous est si difficile de vivre dans l’entente et la joie ? Comme naguère ?

LA FEMME. (Elle est stupéfaite.) Qu’est-ce que tu me fais tout à coup ?

LE MARI. Pourquoi « tout à coup » ? J’y pense tout le temps, simplement je n’ai plus de forces. Tu ne veux vraiment pas que tout soit différent entre nous ?

LA FEMME. Ça ne dépend pas que de moi.

LE MARI. Pour ça, je suis prêt à tout ce que tu veux. J’ai tellement envie d’une vie normale !

LA FEMME. Si c’est sérieux… (Elle réfléchit, se lève, s’approche du Mari.) On peut, effectivement, essayer ?

LE MARI. (Enlaçant la Femme.) Paix ?

LA FEMME. Paix.

LE MARI. À jamais ?

LA FEMME. À jamais.

LE MARI. (Gaiement.) Eh bien, c’est un énorme soulagement ! (Il embrasse la Femme.)

LA FEMME. On te reconnaît à peine.

LE MARI. Toi aussi. Si élégante, si embellie.

LA FEMME. C’est d’être dans une robe qui n’est pas la mienne.

LE MARI. Qu’est-ce que la robe vient faire là ? (Il veut encore une fois embrasser la Femme et ce faisant renverse le cactus.)

LA FEMME. (Contrariée.) Et voilà…

LE MARI. (Avec vigueur.) Rien de grave. Nous en achèterons un autre, encore plus grand que celui-ci.

LA FEMME. Je m’en suis occupée je ne sais combien d’années et toi : « rien de grave ».

LE MARI. Est-ce que ça vaut la peine de se faire du mouron pour si peu ? N’avons-nous pas décidé de commencer une nouvelle vie ?

LA FEMME. Tant que tu considèreras mes chagrins pour pas grand-chose, nous n’aurons pas de vie.

LE MARI. À quoi nous sert ce stupide et monstrueux cactus ? C’est lui qui a mis une barrière entre nous deux.

LA FEMME. Tu hais simplement tout ce qui est lié à moi.

Entre l’Ami avec deux lits pliants dans les bras.

LE MARI. Et toi, c’est moi, en personne, que tu hais.

LA FEMME. C’est donc, qu’il y a une raison à ça. (Elle sort brusquement.)

L’AMI. (Désemparé.) Je les mets où ?

LE MARI. Où tu veux.

L’AMI. Il y a quelque chose que je ne saisis pas, c’est qui dort où ? Toi, c’est clair, tu dors dans la même chambre que ta femme.

LE MARI. (L’air distrait.) Oui, bien sûr.

L’AMI. Et moi, avec l’Amie, c’est ça ?

LE MARI. (Précipitamment.) Non !

L’AMI. Et comment fait-on, alors ?

LE MARI. On verra après.

L’Amie fait tinter la vaisselle dans la cuisine, la Femme pleure dans la chambre, le visage enfoncé dans un coussin.

L’AMI. (Disposant les lits pliants et relevant le cactus.) Qu’est-ce que tu as ? Tu n’es de nouveau pas bien ? Encore une fois, vous vous êtes accrochés ?

LE MARI. Là n’est pas la question… Je vais lui parler et je vais mettre les points sur les i.

L’AMI. Moi aussi, je vais devoir avoir une explication. Que dois-je lui dire ?

LE MARI. Moi, je sais quoi. Que c’est tout à fait impossible de vivre avec elle. Premièrement, elle est une ménagère nulle. Elle oublie tout, n’a le temps de rien faire, à la maison rien n’est rangé, le repas n’est pas cuit, le linge n’est pas lavé… Elle s’affaire sans raison et, en plus, elle te fera croire qu’elle est éreintée.

L’AMI. Bien sûr, le plus logique serait qu’elle aille chez moi. Mais alors, ça créerait un tas de problèmes…

LE MARI. Deuxièmement… Quoi deuxièmement ? Ah ! oui, l’argent.  Elle manque éternellement d’argent. Qu’est-ce que je peux faire ? Le voler, peut-être ?

L’AMI. Peut-être, ai-je simplement peur. Mais, si j’ai peur, c’est qu’il y a de quoi avoir peur !

LE MARI. Troisièmement, et c’est le principal… Non, le principal c’est pour après, et maintenant, simplement…

L’action s’arrête. D’abord, disparaît tout son et ne reste qu’un dialogue muet avec gesticulation, puis les silhouettes se figent, et, enfin, la lumière s’éteint. Par cet arrêt sur image s’achève ce dernier cycle dans le cortège de nos héros à travers la vie.

 

FIN