Valentin Krasnogorov

 

 

 

 

 

 

 

 

AIMER A PERDRE LA MÉMOIRE

Любовь до потери памяти

 

Pièce en deux actes

 

Traduit du russe par Daniel Mérino

 

 

ATTENTION ! Tous les droits d’auteur de la pièce sont protégés par les lois de la Russie, le droit international et appartiennent à l’auteur. Il est interdit d’éditer et rééditer, de reproduire, de jouer en public, de mettre sur Internet des représentations de la pièce, toute adaptation cinématographique, toute traduction en langue étrangère, d’apporter des modifications au texte de la pièce lorsqu’elle est mise en scène (y compris une modification du titre) sans autorisation écrite de l’auteur.

 

 

Contacts :

Valentin Krasnogorov

WhatsApp +7-951-689-3-689

Phone (972)-53-527-4146, (972) 53-52-741-42

e-mail: valentin.krasnogorov@gmail.com

Website: http://krasnogorov.com/en-fr-de/francais/

Daniel Mérino

merinorus@gmail.com

 

 

 

 

 

 

© Valentin Krasnogorov


 

 

À propos de l'auteur

Le nom de Valentin Krasnogorov est bien connu des amateurs de théâtre en Russie et dans de nombreux pays. Ses pièces “Chambre de la mariée”, “Chien”, “Passions chevaleresques”, “Les charmes de la trahison”, “L’amour à perte de mémoire”, “Aujourd’hui ou jamais”, “Allons faire l’amour !”, “Les rendez-vous du mercredi”, “Sa liste à la Don Juan”, “Leçon cruelle”, “Rencontre facile”, “Les trois beautés”, et d’autres encore, mises en scène dans plus de 400 théâtres, ont été chaleureusement accueillies par les critiques et les spectateurs. Le livre de l’écrivain “Quatre murs et une passion” sur l’essence du drame comme genre de la littérature a mérité les éloges de personnalités en vue du théâtre. Des réalisateurs exceptionnels, tels que Gueorgui Tovstonogov, Lev Dodine et Roman Viktiuk ont travaillé sur la mise en scène de certaines de ses pièces. 

Valentin Krasnogorov, docteur ès sciences techniques, est l’auteur de monographies et d’articles dans les domaines de sa spécialité. Qu’il s’adonne au genre dramatique témoigne de ce qu’il a quelque chose à dire avec ses pièces. C’est avec la même habileté, qu’il crée des pièces en un ou plusieurs actes dans des genres divers : comédie, drame, tragédie. La tension et les conflits de ses pièces trouvent leur résolution dans des dialogues animés et une action rapide. L’auteur utilise des situations paradoxales et des intrigues inhabituelles pour entraîner les lecteurs et les spectateurs dans des mondes créés par son imagination. Satire acérée, sens de l’humour subtil, grotesque, absurdité, lyrisme, art de saisir dans ses profondeurs la nature humaine, telles sont les principales caractéristiques des œuvres de Krasnogorov.

Les pièces du dramaturge sont fermement ancrées dans le répertoire des théâtres, passant le cap de centaines de représentations. Les critiques soulignent que “les pièces de Krasnogorov traversent facilement les frontières” et qu’elles appartiennent aux meilleures pièces modernes”. Nombre d’entre elles sont traduites, mises en scène dans les théâtres, radiodiffusées, adaptées pour la télévision dans divers pays (Australie, Albanie, Angleterre, Bulgarie, Allemagne, Inde, Chypre, Mongolie, Pologne, Roumanie, Slovaquie, Etats-Unis, Finlande, Monténégro, République tchèque). L’auteur a remporté plusieurs prix dans des festivals de théâtre à l’étranger, notamment le “Prix du meilleur drame” et le “Prix du spectateur”. 

Valentin Krasnogorov est également écrivain et publiciste, auteur d’articles sur le théâtre et la dramaturgie, auteur de nouvelles, d’histoires brèves et d’essais publiés dans diverses publications.

Valentin Krasnogorov est membre de l’Union des écrivains et de l’Union des gens du théâtre de Russie, lauréat du prix Volodine. Il a fondé la Guilde des dramaturges de Saint-Pétersbourg et est l’un des fondateurs de la Guilde de Russie. Sa biographie figure dans de prestigieux ouvrages de référence du monde : “Who’s Who in the World” (USA), “International Who’s Who in the Intellectuals” (Angleterre, Cambridge), etc.

 

À propos du traducteur

Daniel Mérino est né au milieu des années 50 dans le département des Pyrénées Orientales, en France. Il a étudié la langue russe au lycée de Perpignan avec un remarquable professeur, Charles Weinstein, et à l’université d’Aix-en-Provence, période, durant laquelle il fit des stages de longue durée à Moscou et à Voronèje. Il deviendra instituteur et enseignera pendant près de sept ans la langue française à des élèves en difficulté ou des élèves non francophones. Il passera ensuite le concours interne du CAPES de russe et fera une carrière de professeur de russe, au lycée Paul Cézanne d’Aix-en-Provence. 

Abordant des auteurs russes, Tchékhov notamment, Daniel Mérino se plonge dans le texte original, retraduisant le texte du personnage qu’il joue lui-même en scène.

En 2020, il lit une pièce de Valentin Krasnogorov, qu’il découvre sur le site internet de ce dernier, « RENCONTRE FACILE », et décide de la traduire. Puis l’envie de la mettre en scène devenant de plus en plus forte, il se décide à écrire à l’auteur pour obtenir l’autorisation de la mettre en scène. Ce moment fut le point de départ d’une collaboration fructueuse avec Valentin Krasnogorov, pour lequel Daniel Mérino a traduit d’autres pièces.

Outre le russe, Daniel Mérino a une connaissance assez poussée de l’espagnol et parle assez couramment le catalan. Il utilise aussi ses connaissances en latin pour traduire des textes philosophiques tels que l’Ethique de Spinoza.

À 35 ans, il découvre la scène théâtrale dans le cadre du théâtre amateur, dans le joli théâtre de Port-de-Bouc. La curiosité initiale se transforme, au fil des ans et des rôles, en une forme d’amour pour cet art.

En 1998 il crée avec deux amis le groupe théâtral Atelier 20_21, qu’il dirige. Principalement acteur, il met aussi en scène, notamment « L’INCONNUE DU BANC », texte qu’il a lui-même écrit.


 

 

Argument

Un homme souffrant d’amnésie se présente dans le cabinet d’un médecin pour avoir son aide. Le médecin essaie de déceler les symptômes et les causes de la maladie, mais en vain : les réponses du patient sont tellement contradictoires qu’il est impossible d’obtenir quelque chose de sensé. Heureusement, il réussit à faire venir la femme du malade. Elle répond à toutes les questions avec clarté et assurance, mais il ressort de ses affirmations que le docteur aussi souffre d’amnésie. La situation s’embrouille davantage encore lorsqu’apparaît une autre femme déclarant aussi qu’elle est l’épouse du patient. La situation tourne à l’absurdité totale. Le docteur devient presque fou. Cette comédie dynamique et burlesque, vive et sans temps mort, connaît un dénouement inattendu. La pièce est mise en scène dans de nombreux théâtres de Russie et d’autres pays. 3 hommes, 2 femmes. Intérieur.

 

 

 

Personnages

 

LE DOCTEUR

MICHEL

JEANNE

IRÈNE

L’HOMME

L’âge des personnages n’est pas d’une importance décisive. Il est fort probable qu’ils aient la quarantaine, le Docteur et l’Homme étant un peu plus (ou beaucoup plus) âgés.

 

 


 

 

 

ACTE I

 

Le cabinet d’un Docteur richement meublé, rappelant un salon élégant plutôt qu’une salle médicale stérile. Dans un confortable fauteuil, derrière son bureau, s’est installé le Docteur en personne, un homme dans la fleur de l’âge bien habillé, qui en impose et très sûr de lui. Entre un Visiteur.

LE VISITEUR. Docteur, je souffre d’amnésie.

LE DOCTEUR. Depuis quand ?

LE VISITEUR. « Depuis quand quoi » ?

LE DOCTEUR. Depuis quand souffrez-vous d’amnésie ?

LE VISITEUR. (Mettant son esprit à la torture.) Je ne m’en souviens pas.

LE DOCTEUR. Bien. Je veux dire : c’est très mauvais. Mais rien n’est irréparable. L’essentiel est que vous soyez venu voir le bon médecin. Celui qui vous guérira. Des médecins qui soignent, on n’en trouve pas tant que ça. Et qui guérissent, pas du tout. Établissons, comme il se doit, une fiche médicale. (Il commence à entrer les données dans l’ordinateur.) Et donc, vous souffrez d’amnésie.

LE VISITEUR. Comment le savez-vous ?

LE DOCTEUR. Vous venez juste de me le dire vous-même.

LE VISITEUR. Ah, oui ? C’est très regrettable. En fait, je le cache pour ne pas me créer d’ennuis.

LE DOCTEUR. Ne vous inquiétez pas, cela restera entre nous. Secret professionnel. Votre nom ?

LE VISITEUR. Mon nom ? (Mettant son esprit à la torture.) J’ai oublié.

LE DOCTEUR. (Rassurant.) Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas catastrophique. Avez-vous sur vous votre carte d’identité ou un document attestant de votre identité ?

LE VISITEUR. Oui, bien sûr. (Il fouille dans ses poches.) J’ai peur de l’avoir laissée à la maison.

LE DOCTEUR. En toute honnêteté, vous ne me facilitez pas la tâche.

LE VISITEUR. J’ignore moi-même comment c’est advenu. Je me souviens que mon nom est très courant.

LE DOCTEUR. Tâchons de nous souvenir. Nicolas, peut-être ?

LE VISITEUR. (Incertain.) Peut-être.

LE DOCTEUR. Ou Serge ?

LE VISITEUR. Je ne sais pas.

LE DOCTEUR. Et votre nom de famille ? Oublié aussi ?

LE VISITEUR. Et le nom de famille aussi. Mais ne vous inquiétez pas. Je dois avoir sur moi une note avec mon nom et mon adresse. Ma femme me glisse toujours cette note dans la poche, quand je sors. (Il cherche dans ses poches et trouve un petit papier. Triomphant.) Tenez, vous voyez ? Vous allez savoir comment je m’appelle.

LE DOCTEUR. (Il déplie et lit la note.) Voyons voir… Un numéro de téléphone… Et un nom, là. « Irène ». (Perplexe.) Mais ce n’est pas votre prénom !

LE VISITEUR. Vous êtes sûr ?

LE DOCTEUR. Et vous non ? Vous êtes un homme, enfin !

LE VISITEUR. Comment le savez-vous ? Je vous l’ai dit ?

LE DOCTEUR. Vous ne le savez pas vous-même ?

LE VISITEUR. Que je suis un homme ? Si vous l’affirmez, je vous crois. (Il réfléchit.) Si Irène n’est pas mon prénom, alors de qui est-ce le prénom ?

LE DOCTEUR. (Commençant à s’énerver.) C’est justement ce que je voulais vous demander.

LE VISITEUR. Probablement, est-ce le prénom de ma femme.

LE DOCTEUR. Que signifie « probablement » ? Vous ne vous rappelez pas le prénom de votre femme ?

LE VISITEUR. Vous vous moquez. Bien sûr, que je me le rappelle.

LE DOCTEUR. Alors, c’est elle ou non ?

LE VISITEUR. Elle, naturellement. Ma tendre, ma douce, mon aimante et adorée épouse. Vous n’allez pas le croire, mais nous nous connaissons depuis le cours préparatoire. Nous étions dans la même école. Docteur, vous souvenez-vous de votre lune de miel ?

LE DOCTEUR. (Incrédule.) Et vous ?

LE VISITEUR. Et comment ! Oh ! là là ! quel moment ça a été ! Chaque creux de son corps était encore enveloppé de mystère, chaque attouchement était encore source d’émoi et chaque nuit tenait du miracle. D’un miracle qui n’en finissait pas. Vous souvenez-vous de tout cela, docteur ?

LE DOCTEUR. (Soupirant, avec sentiment.) Qui ne s’en souvient pas ?

LE VISITEUR. Le croirez-vous, docteur, mais notre lune de miel se continue, aujourd’hui encore.

LE DOCTEUR. Donc, il vous reste quand même des bribes de souvenirs ?

LE VISITEUR. Bien sûr. Sinon, je serais un parfait crétin. Malheureusement, j’ai parfois des trous de mémoire. Des morceaux s’évanouissent. Puis refont surface. Puis s’évanouissent à nouveau et à nouveau refont surface. À nouveau s’évanouissent. À nouveau refont surface. À nouveau…

LE DOCTEUR. (L’interrompant.) J’ai compris. S’évanouissent.

LE VISITEUR. Oui. S’évanouissent. Mais globalement, j’ai une excellente mémoire.

LE DOCTEUR. Vraiment ?

LE VISITEUR. Naturellement. J’aime beaucoup la littérature, la philosophie, l’art. Avez-vous lu Hegel ?

LE DOCTEUR. Oui, quelques textes par-ci par-là.

LE VISITEUR. Vous souvenez-vous combien belle est sa manière de parler d’architecture et de sculpture ?

LE DOCTEUR. M-m-m… Et vous ?

LE VISITEUR. Bien sûr. (Avec sentiment.) « La concrétion d’idées abstraites, dans la sphère de la plastique, génère la phase de l’esprit retournant dans soi, durant laquelle, se séparant de lui-même, il est potentialisé dans la sphère de la cognition figurative de l’immanence dans la beauté. »

LE DOCTEUR. Ce sont les mots de Hegel ?

LE VISITEUR. Oui, pourquoi ?

LE DOCTEUR. Non, rien. Si c’est le cas, peut-être, vous rappelez-vous, malgré tout, comment vous vous appelez ?

LE VISITEUR. Moi ?

LE DOCTEUR. (Perdant patience.) Vous ! Pas moi, bien sûr ! Ne pouvez-vous pas faire en sorte que, d’une manière ou d’une autre, votre nom refasse surface ?

LE VISITEUR. Bien sûr. Je m’appelle… j’ai oublié.

LE DOCTEUR. Et si nous appelions votre femme, nous apprendrions votre nom avec son aide ?

LE VISITEUR. Bonne idée.

LE DOCTEUR. Qui l’appelle, vous ou moi ?

LE VISITEUR. Il vaut mieux que ce soit vous. Sinon, elle va dire mon nom et je l’oublierai de nouveau.

LE DOCTEUR. (Regardant la note, il compose le numéro et parle.) Bonjour. Puis-je parler à Irène ? Enchanté. Je vous appelle de la clinique. Je voudrais savoir comment s’appelle votre mari. Oui, je comprends, que cette question vous paraisse quelque peu étrange… Non, je ne plaisante pas et ce n’est pas un gag… Je suis effectivement docteur et mon numéro de téléphone se trouve dans n’importe quel annuaire… (Plus sèchement et énergiquement.) Votre mari a des problèmes, et vous savez bien quels genres de problèmes… (Avec colère.) Excusez-moi, mais l’insolence, c’est quand on traite, sans raison, d’insolente une personne qu’on ne connaît pas. Votre mari…

La conversation est interrompue. De dépit Le Docteur couvre le combiné du téléphone de sa main.

LE VISITEUR. Alors, qu’a-t-elle dit ?

LE DOCTEUR. Elle a dit qu’elle n’a pas du tout de mari !

LE VISITEUR. Ma femme n’a pas de mari ? C’est bizarre.

LE DOCTEUR. Bizarre, en effet.

LE VISITEUR. Mais alors, qui est-ce ?

LE DOCTEUR. Ça, j’aimerais que vous me le disiez.

LE VISITEUR. Mais pourquoi ne pas le lui avoir demandé ?

LE DOCTEUR. Parce qu’elle a raccroché. Excusez-moi, mais votre femme est une personne assez nerveuse.

LE VISITEUR. Probablement, sa nervosité vient-elle, justement, de ce qu’elle n’a pas de mari.

LE DOCTEUR. Mais elle est votre femme !

LE VISITEUR. (Perplexe.) C’est juste. Dites, comme ça, pourquoi avez-vous besoin de mon nom ? Ça facilitera la guérison, ou quoi ?

LE DOCTEUR. Pour ouvrir une fiche médicale. Pour vous suivre. Pour vous faire passer un examen. Pour vous envoyer la facture, que diable !

LE VISITEUR. La facture ? Alors, je crains de ne jamais me rappeler mon nom.

LE DOCTEUR. Avec vous, il y a de quoi perdre la raison !

LE VISITEUR. Ne prenez pas cela trop à cœur. Fumez une cigarette, détendez-vous. J’ai de bonnes cigarettes. Vous en voulez ? (Il met la main dans sa poche.) Tenez, prenez tout le paquet.

LE DOCTEUR. (Prenant le paquet.) Ce ne sont pas des cigarettes. Ce sont des jeux de cartes.

LE VISITEUR. Des cartes ? Tant mieux. Faisons une partie, ça vous distraira.

LE DOCTEUR. Je n’ai pas de temps à consacrer à de telles stupidités. De plus, je ne sais même pas jouer.

LE VISITEUR. Je vous apprendrai. (Il bat vite les cartes et les distribue.) Admettons que vous misiez dix euros sur la dame de pique. Alors…

LE DOCTEUR. (Il prend machinalement les cartes, mais, se ressaisissant les jette sur la table.) Vous vous trouvez dans un cabinet médical, et non pas au casino ! L’auriez-vous oublié ? Je suis médecin libéral, et mon temps, c’est de l’argent, beaucoup d’argent ! Vous voulez que je le perde au jeu ?

LE VISITEUR. (Confus.) Pardon. (Il range les cartes.)

LE DOCTEUR. (Las.) Vous savez quoi ? Donnez-moi, finalement, une cigarette. Bien qu’en réalité, j’aie cessé de fumer depuis longtemps.

LE VISITEUR. Tenez, je vous en prie.

LE DOCTEUR. (Étonné.) Mais ce ne sont pas des cigarettes, voyons, c’est la carte d’identité. (Il regarde la carte d’identité, compare la photographie avec le visage de l’Homme. Réjoui.) Oui, c’est votre carte d’identité !

LE VISITEUR. Eh bien, qu’est-ce que je vous disais ? J’ai une excellente mémoire.

LE DOCTEUR. (Regardant la carte d’identité.) Bien, cher Michel, nous avons, enfin, fait connaissance. (Il introduit les données dans l’ordinateur.) Michel… Grelot. Grelot, c’est vous ?

MICHEL. Et qui d’autre encore ?

LE DOCTEUR. Bon, d’accord. Venons-en, enfin, à votre affaire. De quoi vous plaignez-vous ? Soyez précis.

MICHEL. (Déterminé.) Il était temps. Vous me décevez. Je vous paie régulièrement des sommes exorbitantes et lorsqu’un poids-lourd m’a foncé dessus, vous n’avez même pas bougé le petit doigt.

LE DOCTEUR. Premièrement, vous ne m’avez versé aucune somme, encore moins exorbitante. Deuxièmement, je n’ai jamais eu vent qu’un poids-lourd vous ait foncé dessus.

MICHEL. Étrange oubli. Pourtant, je vous ai envoyé à ce propos une lettre, à laquelle vous n’avez même pas daigné répondre.

LE DOCTEUR. Je n’ai le souvenir d’aucune lettre.

MICHEL. Donc, vous souffrez d’amnésie. Le coup fut très fort, les conséquences lourdes. Vous avez été simplement obligé de prendre immédiatement des mesures.

LE DOCTEUR. (Ajoutant les données sur la fiche médicale.) Avez-vous été gravement blessé ?

MICHEL. Le côté droit a été sérieusement endommagé.

LE DOCTEUR. (Ajoutant les données sur la fiche médicale.) « Le côté droit a été endommagé… »

MICHEL. Et les deux phares cassés.

LE DOCTEUR. (En colère.) Qui a le côté endommagé ? Vous ou la voiture ?

MICHEL. La voiture, bien sûr.

LE DOCTEUR. Et que vous est-il arrivé ? Vous vous êtes cogné la tête ?

MICHEL. Pourquoi, tout à coup ? Je vais très bien. Pas une égratignure.

LE DOCTEUR. Alors, pourquoi devais-je prendre immédiatement des mesures ?

MICHEL. Et qui me paiera une compensation ?

LE DOCTEUR. Une compensation ? Pour quoi ?  Ce n’est tout de même pas moi qui conduisais le poids-lourd.

MICHEL. Non. Mais vous êtes mon agent d’assurances. Quand avez-vous l’intention de me régler la réparation ?

LE DOCTEUR. Mon cher, je ne suis pas agent d’assurances. Je suis médecin libéral. Docteur. Vous comprenez ? Docteur.

MICHEL. (Perplexe.) Docteur ?

LE DOCTEUR. Docteur, docteur. (Il lui parle doucement et patiemment.) Vous êtes venu voir le docteur. Le docteur, pas l’agent d’assurances.

MICHEL. Oui, c’est vrai… J’avais complètement oublié. Pardon.

LE DOCTEUR. (Préoccupé.)  Je sens que votre maladie est des plus sérieuses. Des plus sérieuses.

MICHEL. Mais on peut en guérir ?

LE DOCTEUR. Comment vous dire… C’est une chance que vous soyez venu me voir moi précisément. Un autre médecin pour rien au monde ne vous soignerait.

MICHEL. Oui, vous l’avez déjà dit.

LE DOCTEUR. Donc ça, vous vous en souvenez ?

MICHEL. Bien sûr.

LE DOCTEUR. C’est bien. Et d’une manière générale, vous souvenez-vous de quelque chose ?

MICHEL. Je me souviens de tout. De mon enfance, de l’école, du travail. Mais je peux complètement oublier ce qu’il m’est arrivé une semaine ou une heure plus tôt. Et puis soudain me rappeler. Et oublier à nouveau. C’est affreux.

LE DOCTEUR. Tout va bien, tout va bien, rien n’est irréparable.

MICHEL. Comment s’appelle ma maladie ?

LE DOCTEUR. C’est une des formes de la sclérose. Difficile de dire pour l’instant, laquelle précisément. Il en existe beaucoup. (Ajoutant les données sur la fiche médicale.) Comment vous sentez-vous physiquement ?

MICHEL. Normal.

LE DOCTEUR. Quel comportement votre femme a-t-elle à votre égard ?

MICHEL. Normal.

LE DOCTEUR. Quand avez-vous eu des rapports intimes avec elle pour la dernière fois ?

MICHEL. (Après une longue réflexion.) Je ne me rappelle pas.

LE DOCTEUR. (Se prenant par la tête de désespoir.) Mon cher, soyons honnête, vous êtes un cas un peu difficile. Faisons une petite pause.

MICHEL. Pourquoi ?

LE DOCTEUR. Parce que je suis fatigué. Et je suis pris d’un mal de tête.

MICHEL. (Compatissant.) Je peux vous donner un comprimé…

LE DOCTEUR. (Il hurle.) Pas la peine ! Avalez-le vous-même ! (Se reprenant.) Excusez-moi, je suis effectivement fatigué. Où en étions-nous ?

MICHEL. Vous demandez à faire une petite pause.

LE DOCTEUR. Quelle pause ? Ah ! oui… Attendez, je vous prie, dans la salle d’attente. Je vous appellerai.

MICHEL se dirige vers la sortie, mais revient.

MICHEL. À propos, c’est au sujet des relations intimes… Dites, ma maladie n’est pas contagieuse ?

LE DOCTEUR. Fondamentalement, non. Quoique… (Il réfléchit. Une idée désagréable lui vient à l’esprit. Son visage s’assombrit.) Récemment il a été émis l’hypothèse que certaines formes de sclérose seraient dues à des virus et seraient contagieuses.

MICHEL. Donc, vous voulez dire…

LE DOCTEUR. (L’interrompant.) Éloignez-vous de moi. (Il met à la hâte un masque de protection et se regarde, inquiet, dans un miroir.)

MICHEL. Vous n’avez toujours pas répondu à ma question.

LE DOCTEUR. Mais allez-vous me laisser tranquille, ne serait-ce que cinq minutes ?

MICHEL sort. Le DOCTEUR prend sur l’étagère un gros livre médical de référence et commence à le feuilleter fébrilement, puis le jette de côté. Il prend la bouteille thermos et se verse du café, tente de le boire mais est gêné par le masque de protection. Il l’ôte, avale de petites gorgées et petit à petit retrouve son calme. Il remarque la note laissée sur le bureau par MICHEL et, tout en la regardant, compose le numéro.

LE DOCTEUR. Allo ? Irène ? Excusez-moi, c’est à nouveau le docteur. Je voulais vous dire, que, bien que vous m’ayez traité d’insolent, vous avez une voix très agréable. Ce n’est rien. C’était un malentendu. Seulement voilà, un de mes patients affirmait que vous étiez sa femme. Michel Grelot. Comment ?! Vous êtes effectivement sa femme ? Mais vous aviez dit que vous n’aviez pas de mari ! Pardon, je ne voulais absolument pas vous offenser. Dire à une femme qu’elle n’a pas de mari, ça n’est quand même pas lui faire offense. Oui… Oui… Je comprends. Je comprends. Je comprends. (La conversation est interrompue.) C’est à n’y rien comprendre.

Entre MICHEL.

MICHEL. Vous permettez ?

LE DOCTEUR. (Remettant son masque à la hâte.) Je vous en prie.

MICHEL. (Il s’avance vers le Docteur et lui dit à mi-voix à l’oreille.) Docteur, je souffre d’amnésie.

LE DOCTEUR. (S’écartant.) Je sais.

MICHEL. (Étonné.) Comment le savez-vous ?

LE DOCTEUR. C’est vous-même qui l’avez dit.

MICHEL. Quand ?

LE DOCTEUR. À l’instant. Et avant, aussi.

MICHEL. Comment ai-je pu vous le dire, si je vous vois pour la première fois ?

LE DOCTEUR. Pour la première fois ? Moi ?

MICHEL. Et de plus, je le cache à tout le monde. Je ne peux confier ce secret qu’à un médecin.

LE DOCTEUR. Mais je suis médecin, bon sang !

MICHEL. (Réjoui.) C’est vrai ? Enfin ! Alors, voilà, docteur, je souffre d’amnésie.

LE DOCTEUR prend un carafon d’eau et se verse à boire, prend un comprimé et l’avale.

      (Compatissant.) Vous vous sentez mal ?

LE DOCTEUR. (Portant sa main au cœur.) Oui.

MICHEL. Vous êtes réellement médecin ?

LE DOCTEUR. Bien entendu.

MICHEL. Alors, pourquoi vous sentez-vous mal ? Seuls les malades se sentent mal, et les docteurs se sentent toujours bien.

LE DOCTEUR. Ne respirez pas si près de moi. Que voulez-vous de moi ?

MICHEL. Ce que je veux ? Rien. C’est vous-même qui êtes venu ici, je ne vous ai pas fait venir.

LE DOCTEUR. Moi ? Venu ? Vous ne m’avez pas fait venir ?

MICHEL. Mon cher, vous avez mauvaise mine. Qu’est-ce qui pourrait bien en être la cause ?

LE DOCTEUR. (Ironique.) En effet, qu’est-ce qui pourrait bien en être la cause ?

MICHEL. Il vous faut prendre davantage soin de votre santé. Mais n’en soyez pas contrarié. Je vous aiderai.

LE DOCTEUR. Merci.

MICHEL. Respirez plus profondément. Détendez-vous. Voilà, comme ça… Prenez ce comprimé. Vous allez mieux ?

LE DOCTEUR. (Le comprimé avalé, morose.) Je vais mieux.

MICHEL. (Prenant place dans le fauteuil du médecin.) Alors, vous pouvez y aller. D’autres patients m’attendent. Appelez le malade suivant.

Confondu, LE DOCTEUR va vers la sortie, mais, se ressaisissant, s’arrête.

LE DOCTEUR. (Avec une fureur contenue.) J’appelle ! J’appelle les ambulanciers et ils vous expédieront, vous savez où ?

MICHEL. Où ?

LE DOCTEUR. (Il hurle.) Silence ! C’est moi, moi qui suis médecin, et pas vous ! retenez cela, bon sang ! (Il a du mal à retrouver une contenance.) Excusez-moi, il est dans mes obligations de vous soigner, pas de crier après vous. Poursuivons notre conversation. (Il s’assoit à sa place.)

Entre une Femme extrêmement piquante, bien habillée.

LA FEMME. Bonjour.

MICHEL. (Joyeux.) C’est toi ?

LA FEMME. Comme tu vois, chéri.

MICHEL. Ça tombe bien, que tu sois venue !

MICHEL et LA FEMME s’enlacent et s’embrassent.

LA FEMME. Arrange ta chemise et coiffe-toi. Comment vas-tu ?

MICHEL. À merveille.

LE DOCTEUR. Permettez, qui êtes-vous ?

MICHEL. C’est ma femme.

LA FEMME. (Tendant la main au docteur.) Je m’appelle, comme vous le savez déjà, Irène. Irène Grelot.

LE DOCTEUR. Enchanté.

IRÈNE. Lorsque vous m’avez téléphoné, j’étais tout proche. Aussi, ai-je décidé de passer ici.

LE DOCTEUR. Et vous avez bien fait.

IRÈNE. Je ne vous dérange pas ?

LE DOCTEUR. Au contraire, vous pouvez nous aider beaucoup. J’ai accumulé grand nombre de questions, auxquelles j’aimerais apporter une réponse sensée.

IRÈNE. (À Michel.) Mon cher, attends-moi un petit moment dans la salle d’attente, puis nous rentrerons ensemble à la maison. (Elle l’accompagne vers la sortie et revient.) Vous ne me proposez pas de m’asseoir ?

LE DOCTEUR. (Ôtant son masque.) Oh ! excusez-moi ! Asseyez-vous. Pas là, c’est la chaise des patients. Sur le canapé, s’il vous plaît. Une tasse de café ?

IRÈNE. Non, merci. Où en êtes-vous au niveau du traitement de mon mari ?

LE DOCTEUR. Je ne vous cacherai pas que nous rencontrons des difficultés de taille.

IRÈNE. Je suis sûr qu’un aussi brillant médecin que vous les surmontera.

LE DOCTEUR. (Flatté.) D’où savez-vous que je suis un bon médecin ?

IRÈNE. C’est une chose que tout le monde sait.

LE DOCTEUR. (Flatté.) Oui bon, tout le monde…

IRÈNE. Je vous assure. Vous avez une telle renommée, n’est-ce pas ? De plus, comment ne pas vous connaître, alors que vous suivez mon mari depuis un an et demi ?

LE DOCTEUR. Moi ? Votre mari ? Un an et demi ? C’est impossible !

IRÈNE. Excusez-moi, je me suis trompée. Pas un an et demi, mais deux.

LE DOCTEUR. Vous plaisantez ! Je n’avais jamais vu votre mari auparavant !

IRÈNE. Je comprends. Secret professionnel. Mais on ne va quand même pas le cacher à la femme du patient. Si vous saviez, comme j’en souffre !

LE DOCTEUR. Je peux l’imaginer. Une aussi charmante femme que vous mérite un meilleur sort. Peut-être, accepterez-vous, tout de même, une tasse de café ?

IRÈNE. Puisque vous insistez, je crois bien que je ne refuserai pas.

LE DOCTEUR. (Servant à son hôte du café et un biscuit.) S’il vous plaît.

IRÈNE. Je vous remercie. À présent, je comprends la raison de votre succès professionnel.

LE DOCTEUR. (Modestement.) Elle est simple : du savoir et du travail.

IRÈNE. Je ne l’explique pas tout à fait comme ça. Un médecin, avant toute chose, doit être un homme attirant. Cela agit plus efficacement que n’importe quel médicament.

LE DOCTEUR. C’est ce que vous pensez ?

IRÈNE. J’en suis sûre. Avec votre charme, vous pouvez obtenir des résultats étonnants. (Avec coquetterie.) Du moins, si nous parlons des femmes.

LE DOCTEUR. (Non sans une certaine fierté.) En effet, il est reconnu par la médecine, que la personnalité du médecin a une importance thérapeutique déterminée.

IRÈNE. Pas déterminée, mais décisive.

LE DOCTEUR. Vous savez, lorsque nous nous sommes parlé au téléphone… Je veux dire que votre voix m’a paru très agréable… du reste, je l’ai déjà dit… Et là, maintenant que je vous vois…

IRÈNE. (Avec coquetterie.) Vous êtes déçu ?

LE DOCTEUR. Au contraire ! À propos, pourquoi m’avez-vous dit d’abord que vous n’étiez pas mariée ?

IRÈNE. Selon vous, je dois faire étalage par téléphone de tous les détails de ma vie privée au premier inconnu qui appelle ?

LE DOCTEUR. Vous avez raison. Mais je trouve ça très dommage.

IRÈNE. (Avec coquetterie.) Quoi donc ?

LE DOCTEUR. Si vous n’aviez pas été mariée, je vous aurais volontiers fait la cour.

IRÈNE. (D’un air sévère.) J’ai peur de ne pas vous comprendre.

LE DOCTEUR. (Timide.) Non, je… Je voulais dire…

IRÈNE. (Elle continue.) Je ne vous comprends pas, en effet. Les hommes ne font-ils pas la cour aux femmes mariées ?

LE DOCTEUR. Si, bien sûr…

IRÈNE. Alors, où est le problème ?

LE DOCTEUR. Vous comprenez, il y a des principes reconnus…

IRÈNE. Des principes ?

LE DOCTEUR. J’ai une règle : ne pas mélanger le travail et la vie privée. C’est pourquoi, par exemple, je ne fais jamais la cour à mes patientes.

IRÈNE. C’est très louable. Mais je ne suis pas une de vos patientes.

LE DOCTEUR. Vous êtes la femme d’un patient.

IRÈNE. Oubliez ça. J’ai entendu parler de ces règles : ne pas avoir de relations amoureuses avec des collègues de travail, avec ses patientes et ses étudiantes, avec les femmes de parents et cætera. S’il faut suivre tout ça à la lettre, qui aura donc des relations avec nous ? Et où ? Retenez une chose : il faut toujours faire la cour, et à toutes les femmes : collaboratrices, épouses de vos amis et, d’autant plus, épouses de vos ennemis. Et même parfois, vous n’allez pas le croire, à sa propre femme.

LE DOCTEUR. Donc, selon vous, ces principes…

IRÈNE. Laissez tomber les principes. Dites-moi, plutôt, honnêtement, que tout simplement je ne vous plais pas assez.

LE DOCTEUR. Je vous assure que vous me plaisez beaucoup.

IRÈNE. Quand une femme plaît vraiment, on lui fait la cour, sans penser à rien. C’est là l’unique principe juste.

LE DOCTEUR. Donc, vous ne serez certainement pas offensée, si je vous propose d’aller dîner quelque part ?

IRÈNE. Je serai offensée, si vous ne le proposez pas. Pour dire la vérité, il y a longtemps qu’il convenait de le faire.

LE DOCTEUR. Je sais, mais il est difficile de s’y résoudre dès la première rencontre…

IRÈNE. Et à partir de quelle rencontre un homme doit-il agir, si ce n’est lors de la première ? Car il peut ne pas y avoir de deuxième rencontre.

LE DOCTEUR. Mais là, tout de suite, de but en blanc…

IRÈNE. Comment cela, « de but en blanc » ? Vous avez des élans d’escargot et chargez avec l’impétuosité d’une tortue ! Nous nous connaissons depuis deux ans et ce n’est qu’aujourd’hui que vous vous êtes décidé à manifester votre intérêt pour moi.

LE DOCTEUR. (Perplexe.) Deux ans ? Vous êtes sûre ? Nous serions-nous déjà rencontrés ?

IRÈNE. À présent, je vois quel effet je produis véritablement sur vous. Une femme qui plaît, on ne l’oublie pas.

LE DOCTEUR. Vous me plaisez beaucoup, mais… (Il se tait. Son visage se marque d’un trouble évident. Est-il possible que le virus de destruction de la mémoire agisse si vite ?)

IRÈNE. (Parcourant le cabinet du regard.) Votre cabinet est encore plus imposant et plus impressionnant. On voit tout de suite que l’on est dans la salle de réception d’un médecin qui a réussi.

LE DOCTEUR. (Perplexe.) Vous êtes déjà venue ? Avant ?

IRÈNE. Bien sûr, et pas qu’une fois. Auriez-vous oublié ? Avant, me semble-t-il, il n’y avait pas là cette statuette de bronze.

LE DOCTEUR. Vous êtes sûre d’avoir été ici auparavant ?

IRÈNE. Comment n’en serais-je pas sûre, si c’est moi-même qui vous ai amené mon mari. Vous ne vous en souvenez vraiment pas ?

LE DOCTEUR. Moi ? (Incertain.) Mais pourquoi ? Bien sûr que je me souviens. (Il verse d’une fiole des gouttes dans un verre, ajoute de l’eau de la carafe et boit, s’efforçant de faire cela à la dérobée.)

IRÈNE. À propos, je me fais du souci pour lui. Excusez-moi, je dois vérifier s’il n’est pas parti.

IRÈNE sort. LE DOCTEUR se prend le pouls. IRÈNE revient.

LE DOCTEUR. Il est parti ?

IRÈNE. Non.

LE DOCTEUR. Dommage.

IRÈNE. Voilà, docteur, je voudrais que vous me donniez un certificat de santé de mon mari avec sa fiche médicale recouvrant toutes ces années. J’ai entrepris des démarches pour obtenir une pension d’invalidité pour lui et l’attestation d’un médecin en vue peut être très utile.

LE DOCTEUR. M-m-m… Voyez-vous, je n’ai pas encore déterminé en quoi consiste sa maladie.

IRÈNE. Comment, deux ans n’y ont pas suffi ? À vous ? Un médecin si expérimenté ?

LE DOCTEUR. « Deux ans » ?

IRÈNE. Donnez-moi, je vous prie, sa fiche médicale et je ne vous détournerai plus de votre travail.

LE DOCTEUR. Je… Je dois d’abord la préparer.

IRÈNE. Qu’y a-t-il à préparer ? Imprimez-la et voilà tout.

LE DOCTEUR. J’ai l’impression que mon ordinateur bogue… Ne pourriez-vous pas repasser un peu plus tard aujourd’hui ?

IRÈNE. Bien sûr. (Elle se lève, se dirige vers la sortie, mais s’arrête.) Au fait, que dois-je comprendre ? M’avez-vous invitée à dîner ou pas ? Ou bien, cela aussi, vous l’avez oublié ?

LE DOCTEUR. Naturellement, vous êtes invitée.

IRÈNE. Je ne voudrais pas paraître insistante, mais lorsqu’un homme invite une dame, d’ordinaire il lui communique le lieu et le moment où il vient la chercher ou le lieu et le moment où ils doivent se rencontrer. Je dois me préparer. Je ne peux tout de même pas aller à un rendez-vous avec vous ainsi fagotée.

LE DOCTEUR. Vous êtes, à mes yeux, irréprochable.

IRÈNE. Non, non. Je dois me changer. Ainsi donc, je repasserai dans une demi-heure et nous nous mettrons d’accord sur tout. Et par la même occasion, je prendrai la fiche médicale.

LE DOCTEUR. Parfait.

IRÈNE. Vous en avez fini avec mon mari ?

LE DOCTEUR. Pas encore.

IRÈNE. Alors, jusque-là, je vous le laisse. (Avec un sourire très engageant.) À tout de suite.

IRÈNE sort. LE DOCTEUR reste seul. Son visage exprime un mélange de joie et de décontenancement. Entre MICHEL.

MICHEL. Docteur…

LE DOCTEUR. (L’air de souffrir.) N’allez pas me dire que vous souffrez d’amnésie.

MICHEL. Mais je ne souffre pas du tout d’amnésie. Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

LE DOCTEUR. Alors, que voulez-vous, donc, de moi ?

MICHEL. Ma femme m’a dit d’attendre dans la salle d’attente, mais je m’y ennuie. Est-ce que je peux rester assis, ici ?

LE DOCTEUR. Je préfère dans la salle d’attente.

MICHEL. Je préfère ici.

LE DOCTEUR. Bon, d’accord. À une condition : vous ne parlez pas.

MICHEL. Je ne dirai pas un mot.

LE DOCTEUR. Vous promettez de ne pas oublier ?

MICHEL. Je n’oublie jamais rien.

LE DOCTEUR. (Soupirant.) Eh bien, c’est parfait.

MICHEL s’assoit discrètement dans un coin. LE DOCTEUR cherche la fiche médicale dans son ordinateur, visiblement sans succès. LE DOCTEUR s’adresse, à tout hasard, à MICHEL.

      Vous ne vous rappelez pas, par hasard, si je vous ai fait une fiche médicale ?

MICHEL. Vous l’avez faite.

LE DOCTEUR. Quand ? Ce matin ?

MICHEL. Non, il y a très longtemps. Il y a un an, ou deux.

MICHEL. Et vous vous en souvenez ?

MICHEL. Bien sûr que je m’en souviens.

LE DOCTEUR. Pourquoi, alors, ne puis-je pas la retrouver dans mon ordinateur ?

MICHEL. Je ne sais pas. Vous voulez que je vous aide ?

LE DOCTEUR. (Le repoussant.) Pas la peine ! (Il renouvelle ses recherches dans son ordinateur.)

Entre une Femme portant un costume en prince de galles irréprochable. Ses gestes sont assurés, elle parle avec clarté et précision, a les manières d’une personne décidée.

LA FEMME. Bonjour.

MICHEL. (Heureux.) C’est toi ?

LA FEMME. Comme tu vois, chéri.

MICHEL. Je m’ennuie de toi, ici. Je suis content que tu sois venue !

MICHEL et LA FEMME s’enlacent et s’embrassent.

LA FEMME. Rentre ta chemise et arrange ta coiffure. Comment vas-tu ?

MICHEL. À merveille.

LE DOCTEUR. Vous permettez ? Qui êtes-vous ?

MICHEL. C’est ma femme.

LA FEMME. (Tendant la main au Docteur.) Comme vous le savez, je m’appelle Jeanne Grelot.

LE DOCTEUR. (Abasourdi.) Enchanté.

JEANNE. Je ne vous dérange pas ?

LE DOCTEUR. Asseyez-vous. (Il emmène Michel à part.) Qui est cette femme ?

MICHEL. Mais je vous l’ai dit : ma femme.

LE DOCTEUR. Mais, tout à fait récemment vous avez enlacé à cette même place une autre femme dont vous avez dit aussi qu’elle était votre femme !

MICHEL. Docteur, vous avez des hallucinations. Il faut vous soigner. Ici, il n’y a eu aucune femme.

LE DOCTEUR, désorienté, prend une nouvelle dose de médicament. Ayant rassemblé ses idées, il s’adresse à JEANNE.

LE DOCTEUR. J’espère que vous ne vous offusquerez pas si je vous demande de me présenter une pièce d’identité.

JEANNE. Étrange demande. Du reste, c’est comme vous voulez. Voici mon permis de conduire. (Elle tend son document.) Jeanne Grelot. À votre service.

LE DOCTEUR regarde attentivement le permis de conduire et le rend à JEANNE.

LE DOCTEUR. (Perplexe.) Tout est en ordre.

JEANNE. Vous en doutiez ? Je ne vous demande pas vos papiers, parce que je sais qui vous êtes. Il ne serait pas superflu, bien sûr, de vérifier votre licence, mais cela est l’affaire du parquet et moi je suis avocate. À ce propos, voici ma carte de visite.

LE DOCTEUR. Que me vaut l’honneur de votre visite ?

JEANNE. La santé de mon mari m’inquiète.

LE DOCTEUR. Elle m’inquiète aussi. Mais je préfèrerais en parler avec vous, seul à seule.

JEANNE. (À Michel.) Chéri, attends-moi dans la salle d’attente, ensuite, nous irons ensemble à la maison.

MICHEL sort docilement.

LE DOCTEUR. Savez-vous, que votre… heu-heu… mari est malade ?

JEANNE. Qui mieux que moi peut le savoir ?

LE DOCTEUR. Et savez-vous quelle est sa maladie ?

JEANNE. Il souffre d’amnésie.

LE DOCTEUR. Depuis quand ?

JEANNE. (Étonnée.) Que signifie « depuis quand » ?

LE DOCTEUR. Depuis quand est-il malade ?

JEANNE. (Étonnée.) Comment ? Vous ne savez pas ?

LE DOCTEUR. Pourquoi devrais-je le savoir ?

JEANNE. Mais voyons, vous le suivez depuis deux ans !

LE DOCTEUR. Moi ? Deux ans ??

JEANNE. Docteur, qu’arrive-t-il à votre mémoire ? Comment pouvez-vous soigner des malades, si vous-même ne vous souvenez de rien ?

LE DOCTEUR. Bien, deux ans, soit. Parlez-moi de la maladie de votre mari en termes plus précis. Votre cohabitation est-elle difficile ?

JEANNE. Quelle femme trouve facile de vivre avec son mari ?

LE DOCTEUR. Nous n’allons pas entrer dans les problèmes personnels, parlons des problèmes médicaux. Quelles sont les manifestations concrètes de sa maladie ?

JEANNE. Il se souvient de choses très compliquées et lointaines, et oublie les plus simples. Il peut, par exemple, se remplir une tasse de café et oublier de le boire. Ou bien avaler deux fois le même médicament.

LE DOCTEUR. Ça m’arrive aussi.

JEANNE. (Caustique.) J’ai déjà pu m’en rendre compte.

LE DOCTEUR. Comment supportez-vous tout cela ?

JEANNE. Je suis quelqu’un qui agit en vertu du devoir. Je fais non ce qui me plaît, mais ce que je dois faire. Je mange non ce qui me plaît, mais ce qui contient moins de calories. Je fréquente non ceux qui me sont agréables, mais ceux qui me sont utiles. Je ne vis pas avec le mari avec qui je voudrais être, mais avec celui qui m’est échu. Se plaindre et se lamenter est inutile. Il faut travailler, travailler comme un bœuf et porter sa croix.

LE DOCTEUR. Je vous admire.

JEANNE. Merci. Mais, finalement, mon ex-mari n’est pas une si mauvaise personne. Il y a pire. Je me répète cela cent fois par jour. Chaque femme devrait se le répéter. Il y a pire.

LE DOCTEUR. Pourquoi avez-vous dit « ex-mari » ? Seriez-vous divorcés ?

JEANNE. Pas le moins du monde. Nous sommes légalement mariés. Mais qu’est-ce qu’un mari qui oublie ce qu’un mari — un homme — ne doit pas oublier ? Vous me comprenez ?

LE DOCTEUR. M-m-m… Et que faites-vous dans ces cas-là ? Vous le lui rappelez ?

JEANNE. S’il faut rappeler à un homme de telles choses, alors il n’y a plus rien à espérer.

LE DOCTEUR. Vous avez raison.

JEANNE. Savez-vous, à quelle conclusion m’a amenée l’exercice du droit ? Plus il y a d’hommes qui oublient, plus il y a de femmes qui souffrent.

LE DOCTEUR. L’exercice de la médecine aussi arrive à la même conclusion. Cependant, dites-moi, ne vous est-il pas venu à l’esprit, que l’oubli de ces choses par votre mari, pouvait s’expliquer par le fait que… hum-hum…

JEANNE. Qu’il a une femme ?

LE DOCTEUR. C’est vous qui l’avez dit, pas moi.

JEANNE. Ne me faites pas rire, cela est exclu.

LE DOCTEUR. Oui ? Et comment réagiriez-vous si nous faisions la supposition que, peu avant vous, serait venue avec lui ?... Comment vous dire ça ?... Naturellement, ce n’est qu’une supposition…

JEANNE. Ne tournez pas autour du pot, docteur. Jouez franc jeu. J’ai les nerfs solides.

LE DOCTEUR. N’allez pas le juger. Selon moi, il a oublié qui était sa femme.

JEANNE. Il s’en souvient parfaitement. (Elle appelle son mari.) Michel !

MICHEL entre.

JEANNE. Chéri, dis à cette personne, comment je m’appelle.

MICHEL. L’aurait-il oublié ?

JEANNE. Il l’a su, mais il l’a oublié. (Avec ironie.) Cette personne souffre d’amnésie.

MICHEL. (Au docteur.) Je suis sincèrement désolé pour vous.

LE DOCTEUR. Moi aussi je suis désolé pour moi.

MICHEL. Pourquoi ne suivez-vous pas un traitement ? Je peux vous recommander un bon médecin. Voici sa carte de visite.

LE DOCTEUR. (Jetant un œil sur la carte.) Je vous remercie, c’est ma carte ! Dites-nous, plutôt, comment s’appelle cette dame.

MICHEL. Étrange question. Vous pensez que je ne sais pas comment s’appelle ma propre femme ? Ma femme, avec qui j’ai été dans la même école ?

LE DOCTEUR. Bon, mais comment s’appelle-t-elle, bon sang ?

MICHEL. Jeanne. Pourquoi ?

JEANNE. Rien, chéri. Tu peux retourner dans la salle d’attente. (Sur un ton sévère.) Et tu n’en bouges pas !

MICHEL sort.

LE DOCTEUR. Bizarre. Si ce n’était pas sa femme, qui était-ce, donc ?

JEANNE. Qui ?

LE DOCTEUR. La femme qui était ici avant vous.

JEANNE. Si c’est vrai, alors je sais qui elle est.

LE DOCTEUR. (Avec intérêt.) Tiens donc ? Et qui est-elle ?

JEANNE. Une putain doublée d’une affairiste.

LE DOCTEUR. Vous y allez un peu fort. Elle m’a semblé tout à fait attirante.

JEANNE. Malheureusement, les putains sont toujours attirantes. À la différence de nous, les honnêtes femmes.

LE DOCTEUR. Bon, vous la connaissez ou non ?

JEANNE. Bien sûr que non, et je ne veux pas la connaître. Je ne fraye pas avec de telles personnes. Du reste, aucune femme, en réalité, n’est venue ici et vous le savez parfaitement.

LE DOCTEUR. Il est venu une femme.

JEANNE. Elle n’est pas venue.

LE DOCTEUR. Elle est venue. (S’essuyant le front.) Mais, peut-être, en effet, n’est-elle pas venue.

JEANNE. Excusez-moi, je veux vérifier si Michel est toujours là. Il faut toujours avoir un œil sur lui.

JEANNE sort et revient.

LE DOCTEUR. Toujours là ?

JEANNE. Oui.

LE DOCTEUR. Dommage.

JEANNE. Cessons ces discussions sur les femmes et passons aux choses sérieuses. Je ne suis pas venue ici pour entendre des récits fantastiques, mais pour le certificat médical de mon mari.

LE DOCTEUR. Pour établir un certificat médical, je dois d’abord étudier sa maladie. C’est pourquoi je vous demande depuis quand…

JEANNE. (L’interrompant.) Premièrement, je vous ai tout dit, vingt fois déjà.

LE DOCTEUR. (Très étonné.) Quand ?

JEANNE. (Sans l’entendre.) Deuxièmement, au lieu de poser des questions inutiles, vous feriez mieux de regarder sa carte médicale. Elle est dans votre ordinateur. Il y a tout.

LE DOCTEUR. Je n’ai aucune carte médicale le concernant !

JEANNE. Que dois-je comprendre ? Seriez-vous à ce point négligent que vous ne la remplissez pas ? Vous savez parfaitement que cette négligence est assimilable à une faute professionnelle !

LE DOCTEUR. Vous vous oubliez !

JEANNE. (Sur un ton dur.) Nullement. Je ne souffre pas encore d’amnésie. Et je tiens à vous rappeler que la carte médicale est un document non seulement médical, mais aussi juridique. En cas de plainte légale contre vous de la part du malade, elle permettra d’établir la conformité ou la non-conformité du traitement prescrit par vous. Je crains que vous ne l’ayez pas remplie ou que vous l’ayez sciemment effacée pour masquer aux finances publiques les sommes que vous avez perçues de nous pour les visites.

LE DOCTEUR. Je n’ai reçu aucune somme !

JEANNE. Ne vous inquiétez pas, nous n’avons pas l’intention de vous demander de les rendre. La seule chose que je veux, c’est un certificat attestant de l’état de gravité dans lequel se trouve mon mari et sa carte médicale.

LE DOCTEUR. (Il est complètement déconcerté.) Le certificat, à la limite, je peux vous le donner, mais…

JEANNE. (Intraitable.) Ainsi que la carte médicale.

LE DOCTEUR. Où vais-je la trouver ?

JEANNE. Dans votre ordinateur. Dans le tiroir de votre bureau. Est-ce que je sais moi ? Trouvez-la, refaites-la, cela ne me regarde pas. Que la carte médicale soit prête dans une heure ! Dans exactement soixante minutes je reviens la chercher ! Et n’essayez pas à nouveau de vous trouver une quelconque excuse comme la dernière fois.

JEANNE se dirige vers la sortie. À l’entrée, elle se heurte à un nouveau visiteur. C’est un homme d’apparence très respectable, vêtu d’un costume strict bien taillé. Ils se lancent un regard furtif. JEANNE sort. L’HOMME ne remarque pas tout de suite LE DOCTEUR, apparu de derrière un paravent. En l’apercevant, il sursaute.

LE DOCTEUR. En quoi puis-je vous être utile ?

L’HOMME. (Tressaillant.) Je… je… je…

LE DOCTEUR. Qui êtes-vous ?

L’HOMME. Je… je… je…

LE DOCTEUR. Oui, vous, vous, vous ! Pas moi, que diable !

L’HOMME. Je… Je ne pense pas que mon nom ait quelque importance pour vous.

LE DOCTEUR. Alors, pourquoi ne le donneriez-vous pas ?

L’HOMME. En effet, pourquoi ?

LE DOCTEUR. C’est bien ce que je dis, pourquoi ?

L’HOMME. Tenez, vous voyez, nous disons tous les deux « pourquoi ».

LE DOCTEUR. Alors, pourquoi, malgré tout, ne le donnez-vous pas ?

L’HOMME. Parce que je n’en vois pas la nécessité.

LE DOCTEUR. Cessez de tourner autour du pot et parlez franc : de quoi souffrez-vous ?

L’HOMME. Puis-je parler avec vous d’homme à homme ?

LE DOCTEUR. Le voudrions-nous que nous ne pourrions parler de femme à femme.

L’HOMME. Vous avez raison.

LE DOCTEUR. Eh bien, accouchez, ne craignez rien, qu’est-ce qui vous amène ?

L’HOMME. Je ne sais par quoi commencer…

LE DOCTEUR. Soyez plus hardi, vous n’avez pas à avoir honte du tout. La quasi-totalité des hommes rencontrent ces problèmes-là.

L’HOMME. Comment connaissez-vous mes problèmes ?

LE DOCTEUR. Je les devine.

L’HOMME. Vous ne pouvez pas les connaître. Le fait est que… Comment le dire…

LE DOCTEUR. Allons, allons, ne rougissez pas. Vous êtes venu voir un médecin. Et ici, les secrets sont gardés.

L’HOMME. (Après hésitation.) Bon, ça va. Pour être honnête, j’avais d’abord décidé de me faire passer pour malade. Mais maintenant, je me dis, pourquoi ne pas dire les choses comme elles sont ?

LE DOCTEUR. Ainsi, vous n’êtes pas malade ?

L’HOMME. Non.

LE DOCTEUR. Que faites-vous donc ici ?

L’HOMME. Je cherche une femme.

LE DOCTEUR. Puis-je vous confier un secret ? Je ne suis pas une femme.

L’HOMME. Ce n’est pas le moment de plaisanter. L’affaire est très sérieuse.

LE DOCTEUR. Qui est-elle pour vous ? Votre épouse, peut-être ?

L’HOMME. (Après une certaine hésitation.) Oui.

LE DOCTEUR. Mais qu’est-ce que je viens faire là ?

L’HOMME. Je sais, qu’elle sort juste d’ici.

L’HOMME. Je ne diffuse pas d’informations concernant mes visiteurs.

L’HOMME. Cette fois-ci, vous devez faire une exception.

LE DOCTEUR. J’aimerais bien savoir pourquoi !

L’HOMME. Parce que je l’aime à en perdre la mémoire.

LE DOCTEUR. Vous aimez votre femme ?!

L’HOMME. Oui. Et alors ?

LE DOCTEUR. Non, rien. C’est très touchant.

L’HOMME. Bon, où est-elle ?

LE DOCTEUR. Votre femme n’est pas venue ici.

L’HOMME. Elle est venue, je le sais avec certitude.

LE DOCTEUR. Son nom ?

L’HOMME. Grelot.

LE DOCTEUR. (Stupéfait.) Grelot ? Vous en êtes sûr ?

L’HOMME. Certain.

LE DOCTEUR. Pas Goulot ?

L’HOMME. Non.

LE DOCTEUR. Bibelot ? Angelot ?

L’HOMME. Je vous dis que non.

LE DOCTEUR. M-m-m, m-m-m… (Gagné par l’émotion, il arpente la pièce.) Donc, votre femme s’appelle… Vous pouvez me rappeler comment ?

L’HOMME. Grelot.

LE DOCTEUR. Fantastique. En entrant dans ce cabinet, vous avez, ce me semble, croisé à la porte une personne. Vous vous rappelez ?

L’HOMME. Vous avez en vue la femme en costume prince de galles ajusté, aux yeux sombres, avec un grain de beauté sur la joue gauche, une petite écharpe de gaze lilas autour du cou et un sac à main noir ?

LE DOCTEUR. Elle, en effet. Que pouvez-vous dire sur elle ?

L’HOMME. Rien. Je ne lui ai pas prêté la moindre attention.

LE DOCTEUR. M-m-m, m-m-m… vous ne lui avez pas prêté attention. Pas la moindre. (Explosant.) Foutez le camp, et que je ne vous revoie plus ici !

L’HOMME. Docteur, je ne vous comprends pas. Pourquoi…

LE DOCTEUR. (L’interrompant.) Mais parce que vous vous êtes retrouvé nez à nez, à l’instant, avec madame Grelot. Admettons que vous ne lui ayez pas prêté attention. Mais elle aussi vous est passée devant tranquillement !

L’HOMME. Mais qui elle est, je n’en ai aucune idée ! Je ne l’ai jamais vue auparavant !

LE DOCTEUR. Donc, ce n’est pas votre femme ?

L’HOMME. Bien sûr, que non ! De plus, je suis divorcé depuis longtemps. Depuis deux ans.

LE DOCTEUR. Comment ça « divorcé » ? Mais vous aimez votre femme à en perdre la mémoire !

L’HOMME. Oui-oui, bien sûr… Ensuite, je me suis remarié.

LE DOCTEUR. Vous vous êtes remarié ? Très bien. Et votre femme s’appelle, vous m’avez dit…

L’HOMME. Grelot. Irène Grelot.

LE DOCTEUR. Comment avez-vous dit ? Irène ?

L’HOMME. Oui, Irène.

LE DOCTEUR. Mais, voyons, elle est mariée ! Avec Michel.

L’HOMME. (Il est stupéfait.) Avec quel Michel ?

LE DOCTEUR. Son mari.

L’HOMME. Ça ne se peut pas ! Elle n’est pas mariée ! Je veux dire, qu’elle est mariée avec moi.

LE DOCTEUR. Mais qu’est-ce que vous attendez de moi ?

L’HOMME. Je sais qu’elle est venue ici. Il est probable qu’elle revienne encore. Aidez-moi à la rencontrer.

LE DOCTEUR. Mon métier n’est pas de rechercher les femmes des autres. Et je ne suis pas certain qu’Irène soit votre femme. Et qu’elle s’appelle Irène. Et qu’elle viendra ici. Et je suis encore moins certain qu’elle existe vraiment.

L’HOMME. Elle existe !

LE DOCTEUR. Alors, rentrez chez vous et attendez-la là-bas. (Il le pousse vers la sortie.)

L’HOMME. (Opposant une résistance.) Docteur, je vous en supplie…

LE DOCTEUR. Je ne peux vous aider en rien. Au revoir. Pas par là, cette porte n’est destinée qu’à l’entrée des patients. Par ici, s’il vous plaît.

LE DOCTEUR accompagne L’HOMME vers la sortie de secours et reste seul près de la table où est posée la valériane. Son visage reflète une évidente perplexité.

 

FIN DU PREMIER ACTE

 

 

 


 

 

 

ACTE II

 

LE DOCTEUR est dans son cabinet. Entre IRÈNE, dans une robe très élégante.

IRÈNE. (Gaiement.) Bonjour, docteur ! Me revoilà !

LE DOCTEUR. (Extrêmement froid.) Si je peux me permettre, qui êtes-vous ?

IRÈNE. (Étonnée, mais non sans coquetterie.) Dieu, que se passe-t-il avec votre mémoire ? Trente petites minutes et vous m’avez oubliée ! Il a suffi que je change de robe pour que vous ne me reconnaissiez plus !

LE DOCTEUR. Je vous reconnais parfaitement. Et c’est précisément pour cela que j’aimerais savoir, qui vous êtes. Montrez-moi vos papiers d’identité.

IRÈNE. Pour quoi faire ? Je m’appelle Irène, vous le savez, voyons.

LE DOCTEUR. Comment puis-je savoir que vous vous appelez vraiment Irène ? Du reste, quand bien même ce serait Irène, cela ne signifie rien.  Vos papiers, s’il vous plaît.

IRÈNE. Je ne les ai pas avec moi.

LE DOCTEUR. Et moi, je vous redemande encore une fois : vos papiers !

IRÈNE ouvre son sac, fouille, mais au lieu de la carte d’identité prend un mouchoir, sanglote et commence à essuyer ses larmes.

LE DOCTEUR. (Inquiet.) Qu’avez-vous ?

IRÈNE ne répond pas. LE DOCTEUR verse dans un verre de l’eau de la carafe et l’apporte à IRÈNE.

IRÈNE. (Repoussant le verre.) Laissez-moi !

LE DOCTEUR. Que se passe-t-il ? Vous m’en voulez ? Vous ai-je froissée ?

IRÈNE. Selon vous ?

LE DOCTEUR. Mais comment ?

IRÈNE. (À travers des larmes.) Et vous osez demander comment ? Vous m’aviez fait très bonne impression, mieux encore, vous m’aviez plu. Il m’avait même semblé que vous aussi étiez, en quelque mesure, bien disposée à mon égard… Je suis venue vers vous le cœur à découvert, et comment suis-je reçue en fait ? Avec froideur, méfiance, soumise à un interrogatoire humiliant… (Elle sanglote.)

LE DOCTEUR. Calmez-vous…

IRÈNE. Laissez-moi partir.

LE DOCTEUR. (La retenant.) Vous ne connaissez pas toutes les circonstances. Le fait est qu’en votre absence est venue… C’est sans importance.

IRÈNE. Qui est venu ? Une autre femme ?

LE DOCTEUR garde le silence, troublé.

      Et elle aussi a dit qu’elle était sa femme ?

LE DOCTEUR. Oui.

IRÈNE. Et alors ? Ne me dites pas que vous l’avez crue ? Arrivez-vous à tenir un compte des fous qui viennent vous voir ?

LE DOCTEUR. Oui mais voilà, Michel l’a reconnue comme étant sa femme.

IRÈNE. Vous ignorez qu’il n’a pas de mémoire ? Et puis, est-elle vraiment venue ?

LE DOCTEUR. Oui, bien sûr.

IRÈNE. (Elle s’approche de la porte et appelle Michel.) Chéri, viens.

Entre MICHEL.

      Dis-moi, est-ce qu’une femme est venue ici en mon absence ?

MICHEL. (Le plus tranquillement du monde.) Je n’ai vu personne.

IRÈNE. A-t-elle dit qu’elle était ta femme ?

MICHEL. Comment aurait-elle pu le dire, si elle n’est pas du tout venue ?

IRÈNE. Et toi, tu as dit qu’elle était ta femme ?

MICHEL Je n’ai que toi au monde, et tu le sais très bien. (Il l’embrasse.)

IRÈNE. Merci, chéri. (Au docteur.) Eh bien, me croyez-vous maintenant ?

LE DOCTEUR. Je ne sais pas quoi penser… d’ailleurs, il y a encore une circonstance… Outre la femme, un homme aussi est venu…

IRÈNE. Et alors ?

LE DOCTEUR. Il a affirmé qu’il… qu’il était votre mari.

IRÈNE. Mon mari ? (Elle rit bruyamment.) Mon Dieu, quel dur métier que celui de psychiatre ! Qui ne voyez-vous pas défiler ! (Elle continue de rire.)

LE DOCTEUR. Je ne vois pas ce qu’il y a de risible.

IRÈNE. Mais le voici, mon mari, là, devant vous ! Il vous faut d’autres preuves ? Qu’à cela ne tienne. (À Michel.) Chéri, ôte ta chemise et montre au docteur ton grain de beauté sous ton omoplate gauche.

MICHEL, obéissant, ôte sa chemise. LE DOCTEUR examine le grain de beauté. IRÈNE s’adresse au DOCTEUR.

      Vous en êtes-vous convaincu ?

MICHEL. Docteur, ce grain de beauté n’est-il pas dangereux ?

LE DOCTEUR. Non.

MICHEL. (S’accrochant.) Malgré tout, je vous demanderai de me l’enlever. Je crains qu’il dégénère en une tumeur maligne.

LE DOCTEUR. Je vous assure qu’elle est inoffensive. Et de plus, je ne suis pas chirurgien.

MICHEL. Êtes-vous urologue ? Ça tombe bien, j’ai justement de gros problèmes de ce côté-là. Je vais vous montrer… (Il porte la main à la ceinture.)

LE DOCTEUR. Ce n’est pas la peine !

MICHEL. Je vous montre, quand même. Puisque vous êtes urologue…

IRÈNE. (L’interrompant.) Merci, chéri, ce n’est pas la peine. Attends-moi, s’il te plaît, dans la salle d’attente. Mais ne t’en va pas. (Avec insistance.) Tu as retenu ? Ne t’en va pas. Nous n’allons pas tarder à rentrer à la maison ensemble.

MICHEL sort.

LE DOCTEUR. Excusez-moi, si je me suis permis de douter de vous. Je dois l’avouer, cet homme m’a fait perdre le sens.

IRÈNE. Mais vous êtes certain qu’il est vraiment venu ?

LE DOCTEUR. Que signifie « certain » ? Bien sûr, qu’il est venu ! (Déconcerté.) Ou il n’est pas venu ? Bon, admettons, qu’il soit, comme vous dites, fou. Mais la femme m’a montré ses papiers d’identité, alors que vous, excusez-moi, je ne sais même pas comment vous vous appelez.

IRÈNE. Comment ça, vous ne savez pas ? Pas plus tard que ce matin, vous m’avez téléphoné deux fois en m’appelant Irène.

LE DOCTEUR. (Au bout du rouleau.) Ah ! oui, c’est vrai… J’avais oublié…

Pendant ce temps, IRÈNE range son mouchoir, prend son poudrier et se refait une beauté. Rangeant le poudrier dans son sac, elle pousse un cri de joie.

IRÈNE. Oh ! Finalement, j’ai un document. Et en plus avec photo. Mon permis de conduire. Tenez, regardez, je vous prie.

LE DOCTEUR. Pas la peine, je vous crois.

IRÈNE. Là, vous me croyez, mais dans cinq minutes vous cesserez à nouveau de me croire. Comme tous les hommes. Regardez, quand même.

LE DOCTEUR prend le permis à contrecœur.

Que lisez-vous ?

LE DOCTEUR. « Irène Grelot ».

IRÈNE. Tout est en règle ?

LE DOCTEUR. Oui.

LE DOCTEUR rend le document à IRÈNE. Elle le fait disparaître dans son sac et en prend des photographies.

IRÈNE. Mon mari vous a-t-il dit que nous étions à la même école ?

LE DOCTEUR. Quel mari ? Michel ? Oui.

IRÈNE. Tenez, regardez, comment nous étions, enfants. Rigolos, n’est-ce pas ?

LE DOCTEUR. Vous n’avez pas beaucoup changé.

IRÈNE. Merci. Et là, nous sommes déjà adultes.

LE DOCTEUR. C’est sûrement peu de temps avant le mariage ?

IRÈNE. Oui.

LE DOCTEUR. Comme vous êtes belle ici !

IRÈNE. (Coquette.) Vous voulez dire que maintenant je ne le suis plus ?

LE DOCTEUR. Maintenant, vous l’êtes encore plus.

IRÈNE. Merci. (Faisant disparaître les photographies.) Je vois que vous êtes un homme à femmes. Je ne sais pas si une femme est venue ici, mais ce dont je suis sûre, c’est que vous l’avez invitée à dîner.

LE DOCTEUR. Je vous jure que je n’ai invité personne ! Et, en gros, personne n’est venu ! (Perplexe.) Ou il est venu quelqu’un ? Maudite mémoire… (Il se verse à nouveau une dose de gouttes.)

IRÈNE. (Elle lui confisque la fiole.) Cessez de prendre des gouttes. Avez-vous un alcool ?

LE DOCTEUR. Je dois avoir une bouteille de cognac.

IRÈNE. Eh bien, buvez double dose. Ça aide instantanément.

LE DOCTEUR. Nous allons vérifier. (Il ouvre le bar.) Oui, j’en ai ! (Il prend une bouteille.) Vous m’accompagnez ?

IRÈNE. Buvez, vous dis-je, l’effet est instantané.

LE DOCTEUR. Nous allons vérifier. (Il ouvre le bar.) J’ai beaucoup de cognac. (La mine réjouie.) Donc, je suis médecin ! (Il prend une bouteille.) Vous m’accompagnez ?

IRÈNE. Je ne vous ai pas encore pardonné.

LE DOCTEUR. Allez, oubliez ça. Buvons. (Les mains tremblantes, il remplit les verres de cognac.)

IRÈNE. (Le regardant avec pitié.) Mon cher, regardez-vous dans une glace. Que vous arrive-t-il ?

LE DOCTEUR. Je dois avouer qu’aujourd’hui je ne suis pas du tout en forme…

IRÈNE. Stop. Vous avez tout bonnement besoin qu’une douce main féminine s’occupe de vous, voilà tout. Avez-vous une femme ?

LE DOCTEUR. Une femme ? (Il réfléchit.) Je ne m’en souviens pas… que dis-je ? Bien sûr que je me rappelle. Je suis veuf, depuis des années. Mes enfants sont adultes, ils ne vivent pas avec moi. Je suis tout à fait seul… Vous savez, j’envie même votre mari. Moi aussi je jetterais tout aux oubliettes avec joie : la solitude, le travail éreintant, les inspecteurs des impôts, les collègues envieux, les patients entêtés avec leurs éternelles plaintes et maladies, et aussi du même coup mes propres maladies. Ne penser à rien, ne rien se rappeler, rester assis à côté d’une belle femme à boire un verre de cognac, tout oublier et ne jouir que de la minute présente…

IRÈNE. Eh bien, vivez le présent. Remettez à plus tard vos considérations, et maintenant laissez-vous aller à la joie de vivre. (Elle lève son verre.) À votre santé et à vos succès ! Au bonheur !

LE DOCTEUR. Merci. Je me sens si à l’aise avec vous. Il émane de vous une certaine lumière. Vous êtes, sûrement, très heureuse. (Il la prend par la main.)

IRÈNE. (Sans retirer sa main.) N’allez pas croire que j’ai une vie facile. Moi aussi, je sais ce qu’est la solitude.

LE DOCTEUR. Mais vous avez Michel.

IRÈNE. (L’air inquiet.) À propos, il faut vérifier s’il n’est pas parti. (Elle sort et très vite revient.)

LE DOCTEUR. Il n’a pas bougé ?

IRÈNE. Non.

LE DOCTEUR. Dommage.

IRÈNE. Je dois y aller. J’appelle un taxi et j’emmène Michel .

LE DOCTEUR. Notre rendez-vous d’aujourd’hui tient toujours ?

IRÈNE. Si vous ne changez pas d’avis et si vous n’oubliez pas.

LE DOCTEUR. (Avec flamme.) Moi, oublier ? Mais je… (Se remémorant la soudaine et étrange amnésie dont il avait été frappé.) Je vais le noter. À tout hasard. (Il écrit dans son agenda.)

IRÈNE. (Se levant.) Et n’oubliez pas de préparer la fiche médicale et le certificat médical.

LE DOCTEUR. Pour vous, je ferai tout ce qui vous plaira. Je vous raccompagne ?

IRÈNE. Non, merci.

IRÈNE sort. LE DOCTEUR, requinqué, s’assoit devant son ordinateur. Entre L’HOMME. Il se conduit tout à fait autrement que lors de la première fois. Ses manières sont pleines d’assurance et de résolution.

LE DOCTEUR. Encore vous ?

L’HOMME. Comme vous le voyez.

LE DOCTEUR. Que voulez-vous de moi ?

L’HOMME. Je mène une petite enquête privée.

LE DOCTEUR. J’avais tout de suite compris que vous étiez détective.

L’HOMME. Je ne suis pas détective. Je suis du fisc.

LE DOCTEUR. Si vous êtes inspecteur des impôts, présentez vos documents.

L’HOMME. (Sèchement.) Où est Irène ?

LE DOCTEUR. Hélas, je ne vous serai d’aucune utilité. Comme vous le voyez, elle n’est pas là.

L’HOMME. Je l’ai bien vue entrer ici, il y a vingt minutes.

LE DOCTEUR. Mais vous ne l’avez pas vue partir, il y a une minute.

L’HOMME. Elle reviendra ?

LE DOCTEUR. Je ne sais pas. Que lui voulez-vous ?

L’HOMME. C’est quelque chose que je n’ai pas le droit de vous dire.

LE DOCTEUR. Pas le droit, eh bien, ne le dites pas. Au plaisir de vous revoir.

L’HOMME. Il me faut la trouver d’urgence, vous comprenez ? C’est une question de vie et de mort.

LE DOCTEUR. Vous n’êtes pas dans une agence de détective. Aussi, cherchez-la dehors. Et, s’il vous plaît, ne me faites pas perdre mon temps. Au fait, les consultations dans mon cabinet sont très onéreuses.

L’HOMME. Je suis prêt à payer, si vous m’aidez à la retrouver.

LE DOCTEUR. Je ne prends pas de pots-de-vin.

L’HOMME. Non !?

LE DOCTEUR. Je reçois des honoraires.

L’HOMME. Mais je suis prêt à vous verser des honoraires.

LE DOCTEUR. Je ne les perçois qu’en échange d’un traitement et non pas en échange de renseignements donnés. Je vous souhaite de réussir, et ne m’empêchez pas de travailler. Je ne reçois que sur rendez-vous. (Il entraîne poliment L’Homme vers la sortie de secours.) Je vous en prie. Non, pas par cette porte. Par celle-ci, n’entrent que mes malades.

L’HOMME. Bon, dans ce cas, je vous enverrai vraiment l’inspecteur des impôts. (Il regarde attentivement le Docteur.) Non, vous avez eu peur ?

LE DOCTEUR. Pas tellement.

L’HOMME. Vous devriez. Je suis sûr que vous n’aimez pas payer des impôts.

LE DOCTEUR. Moi je n’aime pas ?

L’HOMME. Vous.

LE DOCTEUR. Moi ?!

L’HOMME. Vous.

LE DOCTEUR. Et alors ? Et qui aime ça ?

L’HOMME. Et si nous organisions un petit contrôle ?

LE DOCTEUR. Faites, donc. Je sais bien cacher mes revenus.

L’HOMME. Et moi, je sais bien les retrouver.

LE DOCTEUR. Cessez de me menacer. Je vous l’ai dit, je ne crains pas les contrôles.

L’HOMME. Parce que vous ne prenez pas de pots-de-vin ?

LE DOCTEUR. Non. Parce que je les donne. Au plaisir de vous revoir.

L’HOMME. (Changeant de ton.) Docteur, vous le savez bien, l’affaire que j’ai en ce moment est strictement personnelle, elle n’a aucun rapport avec la médecine, ni avec le fisc. J’ai besoin d’Irène.

LE DOCTEUR. Au revoir. La porte de sortie est ici.

L’HOMME. (S’attardant au moment de sortir.) Docteur, pourquoi, tout de même, vient-elle vous voir ? Il y a quelque chose entre vous ?

LE DOCTEUR. Cela ne vous regarde en aucune façon.

L’HOMME. Serait-elle malade ?

LE DOCTEUR. Aucun détail concernant mes visiteurs, malades ou bien portants, ne franchit les limites de ce cabinet.

L’HOMME. (D’un ton sec, presque menaçant.) Parfait. Cependant, je sens qu’il y a un lien entre vous et je pense qu’il est de mon devoir de vous prévenir : soyez prudent.

LE DOCTEUR. Dans quel sens ?

LE DOCTEUR. Dans tous les sens. Elle s’est oubliée et elle-même ne comprend pas ce qu’elle fait. (Il se dirige vers la sortie.) Si, malgré tout, vous la voyez, dites-lui que j’essaierai de la voir à la maison, et si je ne l’y trouve pas, que je reviendrai ici.

LE DOCTEUR. Je ne pense pas que je vous laisserai entrer.

L’HOMME. Et moi, je ne pense pas que je vous en demanderai l’autorisation.

L’HOMME part. LE DOCTEUR se rassoit devant son ordinateur. IRÈNE revient.

IRÈNE. Vous n’en avez toujours pas assez de moi ?

LE DOCTEUR. Le taxi est déjà là ?

IRÈNE. Je ne l’ai pas appelé… J’ai décidé d’emmener Michel dans ma voiture. Elle est là, tout près, sur le parking. Surveillez-le deux minutes encore, d’accord ? (Après avoir bien regardé le Docteur.) Qu’y a-t-il encore ?

LE DOCTEUR. À l’instant… Eh bien… Il a de nouveau demandé après vous… Votre mari…

IRÈNE. Je vous l’ai déjà dit, je n’ai aucun mari ! À part Michel, bien sûr.

LE DOCTEUR. Je ne sais pas, je ne sais pas… Il m’a prévenu qu’il fallait que je sois prudent avec vous.

IRÈNE. Il n’a pas expliqué de quoi il retournait ?

LE DOCTEUR. Non, mais il a dit que c’était très important. Une question de vie et de mort.

IRÈNE. (Fortement troublée.) Je crois que je devine de qui il s’agit.

LE DOCTEUR. Il est vraiment votre mari ?

IRÈNE. Pas tout à fait.

LE DOCTEUR. Pas tout à fait ?

IRÈNE. Pas du tout. C’est mon collègue de travail… plus exactement, c’est même mon supérieur.

LE DOCTEUR. Vous dites la vérité ?

IRÈNE. Je vous jure.

LE DOCTEUR. Et de quelle affaire importante vous concernant parle-t-il ?

IRÈNE. Des bêtises. Simplement, il, comment vous dire… Il y a des gens, voyez-vous, qui… Il est continuellement à vouloir élucider quelque chose avec moi, à vouloir m’entretenir de quelque chose… Et c’est toujours, bien sûr, urgent. Du reste, voilà un patient idéal pour vous.

LE DOCTEUR. Je comprends.

IRÈNE. Bon, je vais chercher la voiture.

LE DOCTEUR. (La retenant.) Je n’ai pas envie de vous laisser partir.

IRÈNE. (Dégageant la main avec douceur.) Je reviens vite. Une minute, pas plus.

LE DOCTEUR. Et vous repartirez.

IRÈNE. (L’embrassant sur la joue.) Pour notre rendez-vous de ce soir.

IRÈNE sort. LE DOCTEUR arbore un sourire heureux. Il s’approche de la glace, s’examine sans concession, redresse la cravate, arrange sa coiffure, sort de l’armoire une autre veste aux couleurs plus vives et la met. Entre JEANNE, plus décidée encore que précédemment. LE DOCTEUR, qui s’était préparé à accueillir à bras ouverts sa visiteuse, est désagréablement surpris.

LE DOCTEUR. C’est vous ?

JEANNE. Pourquoi ? Qui attendiez-vous ?

LE DOCTEUR. Une autre femme. La femme de votre mari. Ou plutôt… Je voulais dire, la femme de Michel. Ou plutôt…

JEANNE. La femme de Michel, c’est moi.

LE DOCTEUR. J’ai un gros doute là-dessus, maintenant.

JEANNE. C’est la première fois que je rencontre un docteur qui, au lieu de s’occuper de soigner, mène une enquête. La carte médicale est-elle prête ?

LE DOCTEUR. Non. Et si elle l’était, je ne vous la donnerais pas. Qui êtes-vous, au juste ?

JEANNE. J’avais prévu que vous chercheriez n’importe quel prétexte pour vous défausser et j’ai préparé à cet effet un registre complet de documents en bonne et due forme. (Elle montre un dossier soigneusement constitué.) Voici ma carte d’identité. Voici le livret de famille prouvant mon mariage avec Michel. Voici les certificats de naissance de nos enfants, dans lesquels, d’ailleurs, sont enregistrés aussi les noms de leurs parents, autrement dit, le mien et celui de mon mari. Voici la photographie de mariage, voici également une photo du mariage mais avec les invités, et voici des photos où nous sommes avec les enfants. Voici des factures d’électricité ainsi que d’autres paiements à notre nom. Vous êtes convaincu maintenant ?

Stupéfait LE DOCTEUR rassemble les documents et les rend à JEANNE.

LE DOCTEUR. Je… Je… (Il va pour prendre les gouttes, mais repousse la fiole et se verse une bonne dose de cognac.) Finalement, vous êtes tout de même sa femme ?

JEANNE. Vous pensez peut-être que je suis sa grand-mère ?

LE DOCTEUR. Honnêtement, je ne sais pas quoi penser. (Il reprend le verre de cognac.)

JEANNE. (Sur un ton impérieux.) Reposez votre verre ! (D’un geste décidé elle écarte la bouteille.) Je commence à sérieusement m’inquiéter pour la santé de mon mari.

LE DOCTEUR. Pourquoi ?

JEANNE. Parce que son docteur est alcoolique.

LE DOCTEUR. Je ne bois pas du tout.

JEANNE. Je vois ça.

LE DOCTEUR. Vous êtes vraiment sa femme ?

JEANNE. Pourquoi cela vous étonne-t-il ?

LE DOCTEUR. Je ne m’étonnerais pas si… Si l’autre femme…

JEANNE. (Sur un ton cassant.) En ce qui concerne l’autre femme, c’est uniquement le résultat des vapeurs d’alcool ou le fruit de votre imagination détraquée. Je sais, en tant que juriste, que, suite au contact permanent avec les fous, les médecins psychiatres ont du mal à préserver leur santé mentale. Cette femme n’existe pas.

LE DOCTEUR. Elle existe !

JEANNE. (Implacable.) Elle n’a jamais existé et elle ne peut pas exister. Vous ne vous contrôlez pas. Votre mémoire vous joue des tours. Vous avez même oublié que vous soignez mon mari depuis près de deux ans. Vous avez perdu sa carte médicale. Il est possible que vous l’ayez effacée de la mémoire de l’ordinateur par négligence ou intentionnellement. Il ne nous reste plus qu’à la restaurer. Il vous sera très difficile d’expliquer au tribunal, pourquoi vous ne l’avez pas fait.

LE DOCTEUR. (Nerveux.) À quel tribunal ?

JEANNE. Le tribunal vers lequel je me tourne. J’ai l’intention de placer mon mari dans un centre de soins et pour cela j’ai besoin d’une carte médicale détaillée et convaincante.

LE DOCTEUR. Vous voulez enfermer votre mari dans un asile de fous ?

JEANNE. Modérez vos expressions. Si je voulais enfermer quelqu’un dans un asile de fous, eh bien, ce serait vous. Et croyez-moi, j’en ai les moyens. Regardez-vous dans une glace et vous serez d’accord avec moi.

LE DOCTEUR. Avouez, que vous ne supportez plus votre mari et que vous avez décidé de vous en débarrasser.

JEANNE. Premièrement, ce sont mes affaires. Et, deuxièmement, quand bien même ? Il a, peut-être, le droit d’oublier son obligation première, mais moi je ne suis pas tenue d’oublier le premier de mes droits. (Avec mépris.) Comprenez-vous, au moins, cela, docteur ?

LE DOCTEUR. « Obligation », « droit »… On voit d’emblée que vous êtes juriste.

JEANNE. Et que je suis une femme, ça ne se voit pas d’emblée ? Je me serais attendue à plus de compréhension de la part d’un médecin.

LE DOCTEUR. Qu’attendez-vous de moi ?

JEANNE. Un certificat et une carte médicale.

LE DOCTEUR. Bon, d’accord, revenez demain, elle sera prête.

JEANNE. Demain, vous aurez trouvé d’autres excuses. J’en ai besoin aujourd’hui. Maintenant.

LE DOCTEUR. Maintenant, j’ai une consultation à la clinique. Je dois partir.

JEANNE. Ça sera long ?

LE DOCTEUR. Une vingtaine de minutes.

JEANNE. J’attendrai.

LE DOCTEUR. De toute façon, aujourd’hui je n’aurai pas le temps. Une carte médicale ne se fait pas aussi vite que vous semblez le penser. Je vous en prie, revenez demain.

JEANNE. Non, je ne partirai pas d’ici, tant que je ne l’aurai pas. (Elle s’assoit avec une attitude de défi, prend le guide médical et se plonge dans la lecture, montrant de tout son être qu’elle a l’intention de rester longtemps et qu’on ne réussira pas à la mettre dehors.)

LE DOCTEUR. (Ayant perdu tout espoir.) Mais il faut vraiment que je passe à la clinique.

JEANNE. Allez-y, je ne vous retiens pas.

LE DOCTEUR. Et vous ?

JEANNE. Et moi, je vais faire rentrer Michel ici et nous resterons ensemble ici, tant que nous n’aurons pas la carte médicale.

LE DOCTEUR. Bon, eh bien… C’est comme vous voulez.

LE DOCTEUR se verse du cognac, puis, après réflexion, prend la fiole des gouttes, puis se tourne à nouveau vers le cognac et, finalement, trouve un compromis : il verse quelques gouttes dans le cognac, boit et sort, portant sa main tantôt à la tête, tantôt au cœur. JEANNE, l’ayant suivi d’un regard de satisfaction, sort aussi et revient avec MICHEL.

JEANNE. Reste là et n’en bouge pas. Moi, je vais t’acheter un sandwich. Compris ? Ne bouge pas.

JEANNE part. Un peu après, entre le DOCTEUR.

MICHEL. Vous avez rendez-vous ?

LE DOCTEUR. Moi ? Non.

MICHEL. (L’esprit ailleurs.) Le docteur est absent. Patientez dans la salle d’attente.

LE DOCTEUR. Mais, c’est moi, le docteur !

MICHEL. Depuis quand êtes-vous docteur ?

LE DOCTEUR. Je l’ai toujours été, et je le serai tant que je ne deviendrai pas fou, ce qui, grâce à vous, ne saurait tarder. Et maintenant, sortez et ne m’empêchez pas de travailler. Je dois écrire… (Il s’arrête.) Zut, qu’est-ce que je dois écrire ?

MICHEL. Ma carte médicale.

LE DOCTEUR. Ah ! oui. Comment le savez-vous ?

MICHEL. Je ne sais pas.

LE DOCTEUR. Bon, soit, allez dans la salle d’attente et n’en bougez pas.

MICHEL marche vers la sortie, mais s’arrête.

MICHEL. (Timidement.) Docteur…

LE DOCTEUR. (Se prenant la tête entre les mains.) Quoi encore ?!

MICHEL. Savez-vous, quel est en vérité mon principal problème ?

LE DOCTEUR. Le manque de mémoire.

MICHEL. Non. Le manque d’argent.

LE DOCTEUR. C’est le problème numéro un de tout le monde.

MICHEL. De moi, surtout. (Soudainement.) Prêtez-moi de l’argent.

LE DOCTEUR. Je vous en prêterais bien, mais vous oublierez de le rendre.

MICHEL. Non. Je vous ferai un reçu. Au pire, c’est ma femme qui vous rendra l’argent.

LE DOCTEUR. Laquelle des deux ?

MICHEL. (En confidence.) Mettez-vous à ma place.

LE DOCTEUR. Je m’y mettrais volontiers, mais je ne sais pas comment l’appréhender.

MICHEL. N’y a-t-il pas, voyons, des situations où un homme a deux femmes ?

LE DOCTEUR. (Très intéressé.) Vous en avez deux ?

MICHEL. Une, je crois.

LE DOCTEUR. Et qui au juste ?

MICHEL. (Après avoir marqué un temps d’hésitation.) Je ne sais pas.

LE DOCTEUR. Je ne comprends rien.

MICHEL. Moi non plus. Docteur, j’ai un besoin urgent d’argent. C’est une question de vie et de mort. Faites-moi un prêt. Je vous le rends aujourd’hui.

LE DOCTEUR. Combien vous faut-il ?

MICHEL. Au bas mot, mille Euros.

LE DOCTEUR. « Au bas mot » ?

MICHEL. Si mille euros sont un problème pour vous, j’accepte deux mille.

LE DOCTEUR. Rien que pour me débarrasser de vous, j’irais même jusqu’à trois mille.

MICHEL. (Réjoui.) Alors, quatre mille.

LE DOCTEUR. Quatre mille, non. Et trois, non plus. Mais mille, oui. À la condition que je ne vous revoie plus ici.

MICHEL. Ça marche.

Le DOCTEUR prend des billets, MICHEL, heureux, les lui arrache et se hâte de partir. LE DOCTEUR retourne à son ordinateur. Son travail n’aboutit à rien. Entre IRÈNE.

IRÈNE. (Inquiète.) Où est Michel ?

LE DOCTEUR. Quelque part par là. J’ai parlé avec lui à l’instant.

IRÈNE. Vous avez une mine plutôt triste. Il est arrivé quelque chose ?

LE DOCTEUR. Je suis dans une situation diablement inconfortable.

IRÈNE. Racontez-moi tout. Je pourrai, peut-être, vous aider.

LE DOCTEUR. Non, vous ne pourrez pas. On me demande une carte médicale, mais on pourrait me couper les mains que je ne me souviendrais pas de l’avoir écrite.

IRÈNE. Eh bien, faites-en une autre, où est le problème ? Vous n’allez pas vous laisser démonter par ça ?

LE DOCTEUR. Mais faire comme si la carte médicale remontait à il y a deux ans est impossible. Car l’ordinateur fixe automatiquement la date de création du fichier. Du reste, je doute que vous y compreniez quelque chose.

IRÈNE. C’est là tout votre problème ?

LE DOCTEUR. Sur un plan technique, oui. Et je ne parle pas, ça va de soi, des remords de conscience et de l’intégrité professionnelle. Qui cela intéresse-t-il de nos jours ?

IRÈNE. Il me semble, que je peux quand même vous aider.

LE DOCTEUR. Comment ?

IRÈNE. Ne vous ai-je pas dit que j’étais programmeuse ?

LE DOCTEUR. Vous ?!

IRÈNE. Et votre problème technique, d’un point de vue de programmeur, est tout bonnement dérisoire. Asseyez-vous à côté de moi.

IRÈNE et le DOCTEUR s’assoient côte à côte devant l’ordinateur. Les doigts d’IRÈNE courent sur le clavier.

      Tenez, regardez… Nous ouvrons le fichier avec la fiche médicale de Michel… L’ordinateur indique qu’il a été créé aujourd’hui. Est-ce vrai ?

IRÈNE. Oui.

IRÈNE. Et à présent, une petite correction… (Elle tape sur les touches.) Maintenant, regardez, quand le fichier a-t-il été créé ?

LE DOCTEUR. (Il regarde l’écran.) Il y a deux ans. Mais c’est incroyable ! Comment avez-vous fait ça ?

IRÈNE. (Avec une légère pointe d’ironie, elle cite le Docteur.) Du savoir et du travail.

LE DOCTEUR. Je ne sais pas comment vous remercier !

IRÈNE. Pas besoin de me remercier. Au contraire ! (Après un temps d’hésitation.) Je veux vous dire quelque chose de très important… (Elle se tait.)

LE DOCTEUR. Voyons, pourquoi restez-vous silencieuse ?

IRÈNE. J’ai du mal à me décider. Mais je vais quand même parler.

Entre L’HOMME. IRÈNE se tait. Elle est très troublée.

L’HOMME. (À Irène.) Enfin, je vous ai trouvée.

IRÈNE. Vous m’avez filée.

L’HOMME. Oui, je vous ai filée. (Au Docteur. Sur un ton assez cassant.) Laissez-nous tous les deux, s’il vous plaît.

LE DOCTEUR interroge IRÈNE du regard. Elle acquiesce de la tête. LE DOCTEUR sort. L’HOMME tarde à reprendre la parole, ne sachant pas comment démarrer une conversation qui s’annonce pénible.

Pourquoi m’avez-vous caché que vous étiez mariée.

IRÈNE. Je n’ai rien caché.

L’HOMME. Mais vous n’y avez jamais fait allusion.

IRÈNE. Vous pensez qu’une femme doit déclarer dans les journaux, à la radio et à la télévision qu’elle est mariée ? Ou, au contraire, qu’elle ne l’est pas ?

IRÈNE. Vous êtes une femme dangereuse.

IRÈNE. Merci pour le compliment. Vous êtes venu pour tirer au clair nos relations personnelles ?

L’HOMME. Non. Le thème que nous allons aborder est autrement plus sérieux.

IRÈNE. Eh bien, parlez.

L’HOMME. Vous avez soutiré à la banque une somme, vous savez laquelle. L’argent, il est vrai, n’a pas été transféré sur votre compte, mais vous savez parfaitement ce qui vous attend.

IRÈNE. La prison.

L’HOMME. Tout à fait. Vous étiez considérée comme une employée modèle. Pour vous dire la vérité, à cette heure encore je suis admiratif de l’art avec lequel vous avez mis sur pied cette combinaison. Deux ans durant, la banque est restée sans remarquer qu’une petite ligne superflue du programme informatique conduisait à une fuite d’argent.

IRÈNE. Encore faudra-t-il prouver, que c’est moi qui ai ajouté cette ligne.

L’HOMME. Les experts s’en chargeront.

LA FEMME. Reste à savoir qui a le plus d’expérience, de vos experts ou de moi ? Qu’attendez-vous de moi ?

L’HOMME. Rendez l’argent et la banque ne vous assigne pas en justice.

IRÈNE. Que me vaut cette bienveillance ? Est-ce parce que je ne vous suis pas tout à fait indifférente ?

L’HOMME. Vous ne m’êtes pas pas du tout indifférente, mais dans le cas présent mes considérations sont d’ordre purement commercial. Il n’est pas du tout dans l’intérêt de la banque, que le public sache que nos collaborateurs volent l’argent des déposants. Nous perdrions alors des milliers de clients et des centaines de millions d’euros. C’est pourquoi notre intérêt est d’étouffer l’affaire.

IRÈNE. Quand faut-il rendre l’argent ?

L’HOMME. Aujourd’hui. Dans le cas contraire, vous serez arrêtée demain.

IRÈNE. Aujourd’hui, ce n’est pas possible. Du reste, demain, non plus. Pas plus qu’après-demain.

L’HOMME. Pourquoi ?

IRÈNE. Parce que je n’ai pas d’argent. Et que je n’en aurai pas.

L’HOMME. Bien. J’ai dit, ce que j’avais à dire. Veuillez réfléchir. Il vous reste peu de temps. (Il se lève, va vers la sortie, s’arrête. Son ton change.) Irène, vous savez ce que j’éprouve pour vous.

IRÈNE. Je sais.

L’HOMME. Pourquoi avez-vous fait cela ?

IRÈNE. Parce que… parce que je l’ai fait.

L’HOMME. Mais, tout de même, où est l’argent ?

IRÈNE. Ce n’est pas pour moi que je l’ai pris.

L’HOMME. Je m’en doutais. Alors, que cette personne soit coffrée ! En définitive, c’est lui qui a empoché l’argent, et vous, formellement, vous n’êtes pas coupable. On peut expliquer cette ligne du programme par une erreur technique. Qu’est-ce que vous en dites ?

IRÈNE. (Après un moment de silence.) Donnez-moi un peu de temps pour réfléchir.

L’HOMME sort. Entre LE DOCTEUR.

LE DOCTEUR. Qui est cet homme ?

IRÈNE. Le vice-président de la banque.

LE DOCTEUR. Que vous voulait-il ?

IRÈNE. C’est sans importance. Docteur, je dois vous faire un aveu.

LE DOCTEUR. (Essayant de plaisanter.) D’un amour, j’espère ?

IRÈNE. Non, simplement un aveu. (Elle se tait.)

LE DOCTEUR. Vous vouliez, déjà auparavant, me dire quelque chose de très important, mais l’arrivée de cette personne vous en a empêchée.

IRÈNE. Oui.

LE DOCTEUR. Mais avouez donc, enfin !

IRÈNE. Vous allez me mépriser.

LE DOCTEUR. Ne dites pas de bêtises. (Et, comme Irène se tait, il continue.) Si vous ne vous décidez pas à avouer, alors permettez que je le fasse. Vous êtes la femme que je rêvais de rencontrer depuis longtemps. Si vous n’aviez pas été mariée, je vous aurais fait une proposition. Seulement, ne riez pas de moi.

IRÈNE. J’ai envie de pleurer, pas de rire.

LE DOCTEUR. Réfléchissez : si on ne réussit pas à guérir votre mari, il vous faudra de toute façon vous séparer de lui. Et alors, je m’occuperai de lui et de vous. Je suis bien pourvu et je ferai ce qu’il faut pour vous rendre heureuse. Et, c’est le plus important, j’ai un penchant pour vous.

IRÈNE. C’est effectivement le plus important.

LE DOCTEUR. À présent, dites-moi, ce que vous vouliez me dire.

IRÈNE.  Justement, il m’est à présent encore plus difficile de m’y résoudre. Le fait est que…

Entre JEANNE. Ne s’attendant pas à voir IRÈNE en compagnie du DOCTEUR, elle s’arrête médusée.

IRÈNE. Pourquoi restes-tu plantée ? Viens t’asseoir.

LE DOCTEUR. (Étonné.) Vous vous connaissez ?!

IRÈNE. Comme vous le voyez.

LE DOCTEUR. Je ne comprends rien.

IRÈNE. Nous n’allons pas tarder à vous expliquer. Laissez-nous seulement discuter seule à seule, d’abord. Je vous appellerai.

Pause. LE DOCTEUR sort.

      Le pot aux roses est découvert. La banque exige le remboursement.

JEANNE. (Elle est abasourdie.) Déjà ?

IRÈNE. Ça devait arriver un jour ou l’autre.

JEANNE. Oui, mais c’est quand même tellement inattendu. Et tellement terrible. (Se ressaisissant.). Il nous faut, sans perdre de temps, mener jusqu’au bout notre manigance contre le docteur.

IRÈNE. Je ne veux pas.

JEANNE. Pourquoi ?

IRÈNE. Réfléchis toi-même aux rôles peu envieux que nous jouons. Pourras-tu, après cela, te respecter ?

JEANNE. Mieux vaut ne pas se respecter à l’air libre, que se respecter dans sa geôle.

IRÈNE. Ce que nous faisons n’est pas bien.

JEANNE. Nous ne faisons que nous battre pour nous.

IRÈNE. Tout en brisant le docteur.

JEANNE. Je ne comprends pas, tu t’es amourachée de lui, ou quoi ?

IRÈNE.  Et si c’est le cas, tu dis quoi ?

JEANNE. Je dis qu’il y a un âge où les femmes ne tombent plus amoureuses.

IRÈNE. Cet âge-là n’existe pas pour les femmes.

JEANNE. Reste raisonnable. De toute façon, il n’y a pas d’autre issue.

IRÈNE. Il y a une issue : tout avouer.

JEANNE. Et mettre en l’air toute notre vie.

IRÈNE. Ne t’inquiète pas, je prends tout sur moi.

JEANNE. Tu crois que c’est de l’héroïsme, mais c’est une connerie.

IRÈNE. C’est un calcul. (Avec douceur.) Réfléchis toi-même. Si nous menons à bien notre plan, alors, le plus probable, c’est que nous serons pris tous les quatre : nous trois, pour escroquerie et le docteur pour une fausse carte médicale. Mais en cas d’aveu, je suis seule à faire de la prison et vous restez en liberté. De plus, vous avez des enfants, alors que moi je suis seule. Et je ne parle pas de la conscience nette.

JEANNE. (Après avoir longuement pesé le pour et le contre.) Tu as sûrement raison. (Elle pleure.) Mais quelle ordure je suis : c’est ensemble que nous avons fait des conneries et c’est toi seule qui devras payer. Pardonne-moi. (Elle enlace Irène.)

Les deux femmes sanglotent sur l’épaule l’une de l’autre.

IRÈNE. Alors ? On fait venir le docteur ?

JEANNE. Fais-le venir, si tu veux.

IRÈNE. (Elle s’approche de la porte et fait venir le docteur.) Vous pouvez entrer.

LE DOCTEUR revient dans son cabinet. Les deux femmes essuient leurs larmes.

      Eh bien, vous ne comprenez toujours rien ?

LE DOCTEUR. Absolument rien.

IRÈNE. Nous allons tout vous expliquer. Le fait est que… (À Jeanne.) Je préfère que tu racontes.

JEANNE. Bien. (Au docteur.) D’abord, buvez vos gouttes. Et asseyez-vous.

LE DOCTEUR s’exécute docilement.

      Commençons à faire les présentations. Moi je suis la femme de Michel, il est mon mari. Marina est sa sœur et il est son frère. Vous saisissez ?

LE DOCTEUR. (Tout déconcerté.) « Il est mon mari, Marina est sa sœur… » (Radieux.) Mais c’est merveilleux ! Voilà qui change complètement la donne ! Nous allons le guérir, et alors…

JEANNE. Patientez. Il n’a absolument pas besoin de soins car plus sain que lui tu meurs.

LE DOCTEUR. Attendez, et son amnésie…

JEANNE. C’était de la simulation. Il a une excellente mémoire. Ce n’est pas pour rien qu’il a la réputation de meilleur joueur de cartes de notre ville.

LE DOCTEUR. Alors pourquoi avez-vous…

JEANNE. (Sur le ton d’un avocat.) Docteur, si vous ne cessez pas de poser des questions, nous ne terminerons jamais.

LE DOCTEUR. Pardon.

JEANNE. À présent, écoutez. Il y a deux ans, Michel perd, au casino, une grosse somme. Il supplie Irène de lui donner cette somme et lui promet de la lui rendre rapidement. Sinon, dit-il, on peut l’abattre. Irène lui fait un transfert d’argent par la banque et moi, malheureusement, je n’ai pas tenté de l’en dissuader. Je craignais pour mon mari et les enfants.

LE DOCTEUR. Et ensuite ?

JEANNE. Michel, au lieu de rendre cet argent, le perd, là aussi, au jeu. La dette double. Il court à nouveau voir ma sœur et la supplie de le sauver. Irène aime mon frère à perdre la mémoire et cède. Et de cette façon, nous nous enfonçons tous petit à petit dans un trou dont il n’est plus possible de sortir. Vous n’imaginez pas comme c’est dur : savoir que votre mari joue, qu’il est sur la pente descendante et qu’il entraîne avec lui toute la famille… L’aimer, vouloir le sauver et ne pas être en état de rien changer…

LE DOCTEUR. Bon… Et qu’ai-je à voir avec tout ça ?

JEANNE. (Embarrassée.) Pour être honnête, cette partie de l’histoire n’est pas très agréable à raconter, mais on ne change pas les mots de la chanson. Il y avait un recours, vous, et ça, c’est ma contribution.

LE DOCTEUR. Et en quoi a-t-elle consisté ?

JEANNE. Nous comprenions que l’on ne tarderait pas à être démasqués. J’ai échafaudé un plan : faire en sorte, au plus vite, que Michel soit reconnu irresponsable. Alors, il pourrait éviter le jugement et la condamnation. Mais pour ça, il fallait les conclusions d’un médecin reconnu et honnête. Dans votre genre.

LE DOCTEUR. Ah ! c’est donc ça…

JEANNE. Nous comprenions qu’obtenir de vous par la voie normale une carte médicale était impossible.

LE DOCTEUR. C’est juste.

JEANNE. C’est pourquoi j’ai imaginé de faire donner la grosse artillerie pour vous mettre dans un état de profond désarroi et obtenir de cette manière ce qu’il nous fallait. Nous avons étudié dans le guide médical les symptômes de la maladie et tous les trois nous avons monté cette comédie. (L’air repenti.) Je reconnais que c’était stupide, malhonnête et cruel. Nous regrettons beaucoup.

IRÈNE, durant tout ce temps reste assise, tête baissée.

LE DOCTEUR. Quoi d’autre ?

JEANNE. Rien. C’est tout.

LE DOCTEUR. Irène, est-ce cela que vous vouliez m’avouer ?

IRÈNE. (Sans lever la tête.) Oui.

JEANNE. À présent, vous pouvez nous chasser. D’ailleurs, nous partons de nous-mêmes. Nous ne demandons pas votre pardon, nous ne le méritons pas. (Elle prend Irène par le bras et se dirige avec elle vers la sortie.)

LE DOCTEUR. Attendez. (Plein d’entrain.) Vous croyez m’avoir blessé, mais en réalité vous m’avez extrêmement réjoui.

JEANNE. Comment ?

LE DOCTEUR. (Il a retrouvé optimisme et assurance en soi.) Premièrement, en reconnaissant votre faute et en renonçant. Deuxièmement, il y a encore dix minutes je croyais être tombé dans le marasme et je me croyais malade de la sclérose et, à présent, je me suis convaincu que j’étais en parfaite santé. Et, ce qui est le principal, Irène, voyez-vous, n’est pas mariée, elle est libre !

JEANNE. Oui, libre. Si on fait abstraction du fait qu’on va la coffrer pour huit ans.

LE DOCTEUR. (Effrayé.) Comment « pour huit ans » ? (À Irène.) C’est vrai ?

IRÈNE, muette, hausse les épaules.

JEANNE. On l’arrête demain.

LE DOCTEUR. Je ne laisserai pas faire !

JEANNE. Que pouvez-vous faire ?

LE DOCTEUR. Je ne sais pas encore, mais je ne laisserai pas faire ! Je protesterai ! Je… Je vous donnerai mes conclusions d’expertise sur votre irresponsabilité. À tous les trois. Et à moi aussi, on ne sait jamais.

JEANNE. Docteur, soyez sérieux. La banque exige le remboursement immédiat de la somme.

LE DOCTEUR. Qui exige ? Ce vice-président aux allures de détective ? Faites-le venir. Je vais régulariser cette affaire.

JEANNE. Docteur, c’est impossible.

LE DOCTEUR. J’en ai vu d’autres. Faites venir votre banquier.

JEANNE et IRÈNE échangent des regards. IRÈNE sort.

JEANNE. Comment comptez-vous arranger l’affaire avec la banque ?

LE DOCTEUR. C’est tout simple, je lui verserai ce maudit argent.

JEANNE. Vous n’avez aucune idée de ce que représente la somme.

LE DOCTEUR. Cela ne m’intéresse pas.

JEANNE. Je crains que votre bourse ne soit pas assez ronde.

LE DOCTEUR. N’ayez crainte. Je suis un homme très fortuné.

JEANNE. Et pourquoi vous priveriez-vous de votre argent pour des inconnus, qui, de plus, vous ont trompé ? L’argent vous encombre, peut-être ?

LE DOCTEUR. Et il me sert à quoi ? Comme tous les gens riches je suis un régime et je ne mange rien de gras, de salé, d’épicé, de cher et de goûteux. Et le reste du temps, je travaille.

Entrent IRÈNE et LE VICE-PRÉSIDENT. LE DOCTEUR s’adresse à lui.

      Mon cher, peut-on, pour quelques misérables billets poursuivre une si charmante femme ?

LE VICE-PRÉSIDENT. L’argent, bien sûr, compte pour rien. Il est des choses, dans la vie, autrement plus importantes : l’amour, la beauté, la santé, la bonté…

LE DOCTEUR. Je ne vous le fais pas dire.

LE VICE-PRÉSIDENT. D’un autre côté, si l’argent compte pour rien, alors pourquoi ne pas le rendre ?

LE DOCTEUR. Parce que son frère l’a perdu en jouant au casino. Elle n’a pas un centime.

LE VICE-PRÉSIDENT. (À Irène.) Est-ce vrai ?

IRÈNE ne répond pas.

      Pourquoi ne l’avez-vous pas dit plus tôt ?

IRÈNE. Qu’est-ce que ça aurait changé ?

LE VICE-PRÉSIDENT. Sur le fond, rien. Mais maintenant, au moins, je comprends votre conduite. Cependant il faut quand même rendre l’argent.

LE DOCTEUR. Dites-moi, combien. (Il sort son portefeuille.)

LE VICE-PRÉSIDENT. Une somme misérable, on peut même dire insignifiante, tout bonnement ridicule, de la petite monnaie, à quoi bon en parler.

LE DOCTEUR. Pouvez-vous avancer un chiffre approximatif ?

LE VICE-PRÉSIDENT. Deux millions d’euros.

LE DOCTEUR. Deux millions d’euros ?!

LE VICE-PRÉSIDENT. Oui, dans ces eaux-là. Comme vous le comprenez, pour une banque cela ne saurait passer pour un dommage. Beaucoup plus graves apparaissent le vol en lui-même et l’escroquerie. Croyez-moi, il me sera très difficile d’étouffer l’affaire.

LE DOCTEUR. Je comprends et j’apprécie beaucoup. (Il range son portefeuille. À Irène.)  Je crains, ma chère, de n’être pas en état de rendre cette modique somme à la banque. Et comment, tout de même, votre frère s’y est-il pris pour perdre si grande quantité d’argent ?

IRÈNE. (Soupirant.) Au casino, on peut dépenser de telles sommes en trente minutes.

LE DOCTEUR. Mais ne m’aviez-vous pas vous-même dit, qu’il était le meilleur joueur de cartes ?

IRÈNE. De cartes, mais pas à la roulette. Et Michel, pour notre malheur, a la passion du jeu.

JEANNE. (Troublée.) À propos, où est-il ?

IRÈNE. En effet, où est Michel ? (Elle regarde, inquiète, tout autour d’elle.) Va voir, il est peut-être dans la salle d’attente.

JEANNE sort précipitamment et revient. Le désarroi se lit sur son visage.

JEANNE. Il n’y est pas.

IRÈNE. (D’une voix qui tombe.) Nous l’avons laissé encore échapper.

LE DOCTEUR. Je ne comprends pas pourquoi vous vous faites autant de soucis pour lui. Vous dites bien qu’il est en parfaite santé ?

JEANNE. Oui, il est en bonne santé, mais…

LE DOCTEUR. Mais quoi ?

IRÈNE. Vous comprenez, il vit très mal le fait que nous soyons dans le malheur à cause de lui.

LE DOCTEUR. Et alors ?

IRÈNE. Et il a cette manie : jouer tout son argent. Et plus il joue, plus il perd. C’est pourquoi, ces dernières semaines nous nous efforçons de ne pas le perdre de vue.

JEANNE. Irène, calme-toi. Il ne peut pas être au casino car en ce moment il n’a simplement pas de quoi jouer. Je lui ai confisqué tout l’argent, même la monnaie.

LE DOCTEUR. Hum… J’ai peur d’avoir commis un impair.

Les femmes fixent un regard interrogatif sur LE DOCTEUR. Il avoue, l’air contrit.

      Je lui ai avancé de l’argent.

JEANNE. Combien ?

LE DOCTEUR. Mille euros.

JEANNA. Vous avez perdu la tête ?!

LE DOCTEUR. (L’air coupable.) Oui, depuis ce matin.

Un téléphone sonne. IRÈNE sort le sien de son sac.

IRÈNE. Allo ! Oui, chéri. Où es-tu ? (Elle écoute longuement. Tous sont tendus et l’observent. Sur son visage alternent la peur, l’espoir, la déception, la joie. Ces changements se retrouvent au même moment sur le visage des autres. IRÈNE achève de parler.)

JEANNE. Alors ?

IRÈNE. Naturellement, après avoir reçu de l’argent, il a tout de suite filé au casino.

JEANNE. (Affectée.) Je savais bien.

IRÈNE. Et il a presque tout perdu.

JEANNE. Comme toujours.

IRÈNE. (D’un air triomphal.) Mais ensuite, il a gagné deux millions d’euros ! Il a déjà appelé un taxi et il arrive avec l’argent !

Euphorie générale.

JEANNE. (Enlaçant Irène.) Quel bonheur ! (Au vice-président.) Vous aurez votre argent tout de suite.

LE VICE-PRÉSIDENT. Croyez-moi, je me réjouis de cela plus que tout autre. Un scandale à la banque, Irène sur le banc des accusés, les titres des journaux… Cela m’aurait rendu fou.

LE DOCTEUR. Tout est bien qui finit bien. Arrosons cela avec du champagne ! (Il ouvre une bouteille et verse le champagne dans les verres.)

IRÈNE. Aux jours heureux !

Entre MICHEL, une petite mallette à la main. Il est accueilli par un brouhaha de salutations et de félicitations.

LE DOCTEUR. Je vous salue, mon cher. Bien sûr, il faudrait vous couper la tête, mais on ne juge pas les vainqueurs. Je vous pardonne, à cause de votre sœur.

JEANNE. (Enlaçant son mari.) Si tu savais par quels états nous sommes passés !

IRÈNE. Donne-lui (faisant un signe de tête en direction du banquier) ce maudit argent.

MICHEL. (Confus.) Quel argent ?

IRÈNE. Celui que tu as gagné. Où est-il ? Dans la mallette ?

MICHEL reste silencieux, l’air coupable. Frappée par une intuition soudaine, IRÈNE ouvre en un éclair la mallette. Elle est vide.

      Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu n’as rien gagné ?

MICHEL. Si, j’ai gagné ! J’ai gagné deux millions. Tu imagines, deux millions !

IRÈNE. (Avec un soupir de soulagement.) Eh bien, alors, rends-les à la banque.

MICHEL. Tu comprends, je les ai mis dans la mallette, j’ai appelé un taxi et je t’ai téléphoné. Et après, je me suis dit : vu que ça me réussit autant aujourd’hui, je vais tout risquer. Pas seulement pour rembourser la dette, mais aussi pour assurer nos besoins matériels.

JEANNE. Et tu as tout perdu ?

MICHEL. Non, pas tout.

JEANNE. (Soupirant de soulagement.) Dieu merci.

MICHEL. Pas tout, mais deux fois plus. (Il se tait.)

LE VICE-PRÉSIDENT. Et à combien se monte la dette ?

MICHEL. (Confus.) À quatre millions.

Tous sont assommés. IRÈNE s’assoit dans le fauteuil, sans aucune force. Le DOCTEUR boit un autre verre de cognac. LE VICE-PRÉSIDENT se prend la tête à deux mains.

JEANNE. C’était bien la peine de revenir !

MICHEL. Mais j’ai une solution !

JEANNE. (Fatiguée.) Laquelle ?

MICHEL. Donnez-moi encore, ne serait-ce que mille euros et je me referai! Je vous jure !

Tous gardent le silence. LE DOCTEUR est le premier à surmonter le choc.

LE DOCTEUR. Dites-moi, Michel, n’avez-vous pas honte de mener une telle vie ?

MICHEL. Et quelle vie voulez-vous que je mène ? Une vie où aujourd’hui est comme hier et demain comme aujourd'hui ?

Compter chaque sou et économiser chaque centime ? Ne vaut-il pas mieux risquer, miser tout ce que tu as sur un cheval et accepter tous les enjeux ?

LE DOCTEUR. Et si tu perds ? Tu vas en prison ?

MICHEL. Ma foi, en quoi la prison est-elle pire que la grisaille ordinaire d’une vie sans risque, sans étincelle, sans piquant, sans épice ?

LE DOCTEUR sort lentement son portefeuille et y prend de l’argent. MICHEL, réjoui, tend la main vers les billets, mais LE DOCTEUR l’écarte et s’adresse à IRÈNE.

LE DOCTEUR. Je peux ?

IRÈNE. (Lasse.) Faites comme vous voulez. Deux millions de dette, ou quatre, ou huit, ou seize, quelle différence ? Il faudra quand même faire de la prison.

LE DOCTEUR. De toute façon, il n’y a pas d’autre issue. Et si la chance lui souriait tout à coup ?

MICHEL arrache le portefeuille des mains du DOCTEUR.

MICHEL. Je reviens vite, tout va bien se passer ! Vous verrez ! Je vais gagner ! Je vais forcément gagner !

MICHEL s’élance, rempli de joie, vers la sortie. Les autres échangent des regards éperdus. Les femmes déconcertées regardent les hommes avec des regards suppliants. LE VICE-PRÉSIDENT hausse les épaules et porte son regard ailleurs. LE DOCTEUR écarte les bras, il ne peut rien changer. Fin du spectacle. La musique des saluts retentit, point trop frénétique. Les quatre personnages viennent saluer avec des visages tristes et vont dans les coulisses. Et là, sur la scène apparaît, rayonnant, MICHEL. Il montre au public la valise remplie de l’argent qu’il vient de gagner et il se met à danser. Les autres participants au spectacle entrent en scène en toute hâte, enlacent avec joie MICHEL et s’enlacent les uns les autres. La musique, maintenant, fait entendre des notes joyeuses et entraînantes.

 

 

FIN